Beaumarchais: L’énergumène des Lumières

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Beaumarchais? Voltaire l’adorait! « Quel homme! écrit l’auteur de Candide au jeune d’Alembert, il réunit tout, la bouffonnerie, le sérieux, la raison, la gaieté, la force, le touchant, tous les genres d’éloquence; et il n’en recherche aucun; et il confond tous ses adversaires; et il donne des leçons à ses juges. Sa naïveté m’enchante. Je lui pardonne ses imprudences, et ses pétulances ».

À l’un de ses confidents, sans doute le plus intime, ce comte d’Argental qui aime tant les actrices (follement Adrienne Lecouvreur) mais ne trompe pas sa femme, Voltaire va loin dans sa défense et admiration dudit Beaumarchais lorsqu’il lui écrit : « Il est si impétueux, si extravagant et si drôle, que je mettrais ma main au feu qu’il n’a jamais empoisonné ses femmes ».

Empoisonner ses femmes? L’auteur du Mariage de Figaro un réel Barbe-Bleue? Plusieurs le pensaient, ses détracteurs qu’il avait en nombre. D’où le pari obligeant de Voltaire, car ce Beaumarchais, les apparences sont contre lui si l’on considère ses deux premiers mariages. Dans les deux cas, « de riches veuves encore désirables ». La première a treize ans de plus que lui, sa famille possédant un fief appelé le Bois Marchais (on prononçait « bos Marchais »), elle lui fournira son nom de plume, il l’épouse le 27 novembre 1756 et l’aide à récupérer une somme que l’administration hésite à lui remettre pour les notes de frais du défunt (pour la manœuvre, le roué invente un abbé chargé de veiller sur les intérêts de la belle veuve), et, crac boom hue, Madeleine-Catherine Aubertin, gagnée par la fièvre, va s’éteindre le 29 septembre 1757. Le tout joué en dix mois.

Sans cesse actif, rien du style veuf, Pierre Augustin Caron de Beaumarchais ne songe qu’à prendre du galon, le petit horloger parisien qu’il était de père en fils casse, se range des pendules (après avoir vendu une montre à Louis XV), et avec sa particule et sa gueule (le sérieux, la raison, la gaieté), il se fait gentilhomme, il devient, coup d’éclat, le maître de musique (harpiste qu’il est depuis l’adolescence) des quatre filles de Louis XV, Mmes Adélaïde (au violon), Victoire (à l’épinette), Sophie (à rien) et Louise (que le carmel attend). Auprès d’elles, son sourire touchant agit, son esprit faisant le reste à la cour où Louis XV l’a autant à la bonne qu’il s’en méfie…

C’est après le second mariage que s’enfle la rumeur, car le 11 avril 1768, voilà qu’il épouse la veuve nantie du garde-magasin général des Menus Plaisirs qui va mourir en moins de deux ans après une agonie de huit mois dont la cause demeure floue. Dès lors, tous les soupçons comme les paris sont ouverts et lui, double veuf à 38 ans, laisse l’impression de s’en battre l’œil (sinon les couilles) tant ses nombreuses affaires politico-diplomatico-économico-officieuses l’occupent, car, pas encore dramaturge, ce qu’il deviendra pour se distraire, il est constamment aux prises avec des liaisons autrement plus sérieuses, espionnage au nom du roi, mission pour détruire des Mémoires outrageants, ce qui le mène, en Angleterre, à fréquenter le chevalier d’Éon (est-ce une femme, oui ou merde?), ensuite le commerce d’armes, 60 000 fusils à récupérer pour les passer en Amérique, opération casse-tête, car il s’est engagé en échange d’émoluments à soutenir les insurgés américains voulant se débarrasser de l’Angleterre! Sur sa tombe, quand viendra le temps de mourir à 67 ans en 1799, dix ans après la prise de la Bastille, la Révolution puis la Terreur, ces soubresauts historiques et sanglants qu’il traversera sain et sauf, avec la chance, sa vivacité, son sourire, il fera inscrire : « Enfin, je me repose… »

Ce n’est qu’à 35 ans que lui vint l’idée de devenir auteur dramatique. Molière a tout dit, Marivaux est insurpassable dans son genre, mais il va tout de même tenter sa chance au cas où ça marcherait… Dans cet esprit, il donne à la Comédie-Française (il donne? entendons qu’il accepte qu’on joue sa pièce sans rien toucher en retour) une intrigue amoureuse édifiante titrée Eugénie. On la joua vingt-trois fois et la critique fut féroce. Au second essai, Les deux amis, on atteint difficilement une onzième représentation, un freluquet a graffité sur l’affiche : « par un auteur qui n’en a aucun! » Mal partie, la carrière. Beaumarchais s’en fiche (il n’oublie pas qu’il a donné ses pièces, ça le turlupinera quand le succès viendra, il viendra, il est proche).

En Espagne pour le plaisir et les affaires (arranger le mariage d’une de ses sœurs), il assiste un soir à une pièce de Ramón de la Cruz qui met en scène un barbero. L’idée – d’un petit métier premier rôle – va trotter. Louis XV meurt. Louis XVI lui confie aussi des missions. Il écrit à ses moments perdus et voilà qu’en février 1775 son Barbier de Séville est créé, Figaro (comme Zorro) est arrivé! Le succès est là malgré des jalousies et des perfidies, il engage alors une bataille avec les comédiens, car à la Comédie-Française ce sont eux qui régentent et ne paient pas. Sa bataille, qu’il remporte, profite 246 ans plus tard à tous les auteurs. Beaumarchais, c’est le droit d’auteur! C’est aussi : « sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur », la réplique qui, dans les dernières années de la monarchie, claque au cœur du Mariage de Figaro. Sous-titrée La folle journée, c’est indéniablement un chef-d’œuvre qui triomphe dans l’Europe entière, Mozart en fera un opéra, comme Rossini met en musique un Barbier. Cet homme sinueux, charmant, affairiste, philanthrope, mécréant, franc-tireur, qu’est Pierre Augustin Caron de Beaumarchais, laisse, au-delà de ses histoires de femmes, de trafic, d’espionnage, un théâtre incassable.

Fidèle à Voltaire qui l’admire (le jalousait-il?), Beaumarchais va patiemment mener une affaire éditoriale d’importance, c’est lui qui, engageant un personnel, s’occupe et mène à bien de 1783 à 1790 la traduction de l’œuvre entière de l’écrivain, philosophe, grand défenseur des libertés mais piètre dramaturge que fût Voltaire, dont les textes étaient à l’Index. Beaumarchais et Voltaire, le duo (ils ne se virent jamais, je crois) le plus improbable et le plus brillant du Siècle des Lumières.

Christian Wasselin nous permet de retraverser cette vie palpitante, libertine, fracassante et fière; il signe une biographie enlevée et a l’honnêteté de signaler dans sa bibliographie les trois tomes que Maurice Lever consacra à l’énergumène dans les années 1999 à 2004 chez Fayard. Il dit ceci : « un travail auquel il est difficile de ne pas se rapporter ». Lever référence avérée, Wasselin déférence amusée.

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