Nicholas Dawson : Les lisières

214
Nicholas Dawson : Les lisières
Livre protéiforme, Désormais, ma demeure prend tour à tour l'aspect du récit, de l'essai, du poème et de l'atelier photographique. Il est à l'image de son auteur, c'est-à-dire multiple, croyant que nous sommes façonnés par la mixité et que c'est dans nos amalgames que réside la richesse.

Quand on revient de loin, quels apprentissages en a-t-on fait une fois qu’on est rentré « chez soi »?
Je ne suis pas certain si votre question est métaphorique ou pas : « loin », ça veut dire quoi? Je ne crois pas que je revienne de « loin », et d’ailleurs cela impliquerait que je sois préalablement parti, et qu’ici (où?) soit mon chez moi; je ne sais pas de quel chez soi on parle. Je prendrai la question un peu librement, alors : le chez soi est pluriel, et il est aussi un chez nous, dans le sens collectif, solidaire. Si par « loin » on entend la dépression, si par « chez soi » on entend la vie normale ou la guérison, alors je vous dirais que vous faites fausse route : la dépression n’est pas loin, n’est pas éloignée, elle est à portée de main, elle est toujours plus près de soi qu’on le pense, et je crois qu’il est important d’admettre que la dépression, et toutes ses expressions (anxiété, affections, douleurs, mélancolie, nostalgie, etc.) font partie du « chez soi »; je crois que nous ferions mieux de les accueillir chez soi pour les traiter comme des amies, fidèles et bienveillantes, même si elles peuvent nous faire du mal. C’est en les séparant, en les renvoyant désespérément loin de soi qu’on échoue à les comprendre.

Mais peut-être que je comprends mal votre question, peut-être parlez-vous plus concrètement d’autre chose, par exemple de mon pays d’origine (géographiquement loin, oui, mais que je porte en moi, tout près, chez moi) et de mon pays d’accueil (qui est là, où je me trouve, mais qui n’est pas forcément un « chez soi »). Dans tous les cas, je crois qu’on gagnerait beaucoup à éviter d’opposer ce qui est loin et ce qui est près, l’ailleurs et le chez soi. En les opposant à l’excès, on risque la xénophobie, on risque le capacitisme, on risque l’exclusion, et on se montre inhospitaliers et inhospitalières à toute forme de différence, à tout ce qui d’emblée, chez soi, ne fait pas notre affaire. Ça peut être dangereux.

Votre livre marie l’essai, la poésie, le récit, la photographie. Ce mélange s’exprime-t-il comme une revendication d’une liberté à prendre?
Dans le cas précis de Désormais, ma demeure, il n’était pas d’emblée question de liberté, mais plutôt d’une recherche désespérée de la forme qui me permette le mieux de rendre compte autant de l’expérience de dépression que des enjeux qui la croisent lorsque je l’examine en différé. J’ai cru pendant un certain temps que je cherchais la forme, au singulier, puis je me suis ensuite aperçu que ce sont plutôt les formes, au pluriel, qui me permettaient d’exprimer la pluralité des enjeux. Aujourd’hui, je comprends bien qu’il s’agit là d’une liberté dans l’écriture, et je crois que je suis privilégié car je ne me suis jamais vraiment senti contraint dans ma pratique littéraire; mais au-delà de la liberté, il s’agit surtout à mon avis d’une position claire, choisie, d’un engagement formel qui est aussi un engagement politique : nos expériences de vie sont trop complexes et trop plurielles pour les encadrer dans une seule forme, dans un seul registre d’expression. Elles se racontent dans le métissage, elles se partagent dans l’éclatement, au risque de l’éparpillement et du désordre.

La mélancolie est une porte d’entrée extraordinaire pour relire notre histoire et réécrire nos récits de vie, pour nous refaire, nous reconstruire

Nerval disait que « la mélancolie est une maladie qui consiste à voir les choses comme elles sont ». Dans ce cas, vaut-il mieux vivre avec une lucidité teintée?
Je vous avoue ne pas trop comprendre ce que signifie une « lucidité teintée », et Nerval est un poète beaucoup trop orientaliste pour que je m’attarde à ses aphorismes. Cela dit, la mélancolie était le nom donné, en tant que maladie, à la dépression, avant qu’on en fasse une pathologie et qu’on cesse de la comprendre comme une expérience multiple, complexe, qui dépasse le traitement clinique.

Je ne sais pas si on voit les choses comme elles sont lorsqu’on est mélancoliques, mais peut-être que l’erreur que nous commettons est d’essayer de se débarrasser de la mélancolie coûte que coûte parce qu’on ne la juge pas assez forte, pas assez positive, parce qu’on associe horriblement la mélancolie à de la faiblesse, à un échec perpétuel, parce qu’on préfère la masculinité toxique et la productivité. Mais la mélancolie peut être efficace parce que d’elle on apprend à connaître notre affect, la façon dont on réagit à certains événements, à certaines personnalités, à certains environnements. La mélancolie est une porte d’entrée extraordinaire pour relire notre histoire et réécrire nos récits de vie, pour nous refaire, nous reconstruire, nous doter de nouvelles peaux, de nouveaux mots, de nouveaux talents. Pour s’engager. Je me permets alors un aphorisme un peu raté, peut-être davantage quelque chose comme une prière : si la mélancolie était perçue comme une forme sensible d’engagement, elle serait alors plus émancipatrice.

Votre livre s’inscrit dans la collection « Queer » des éditions Triptyque. Comment s’incarne ce mot pour vous?
« Queer », pour moi, ce n’est pas qu’un mot, c’est une panoplie d’expériences. C’est la mémoire de l’homophobie vécue depuis mon enfance à aujourd’hui, c’est la musique que j’échouais à écouter en cachette pour ne pas trop me outer, c’est le résultat des métissages linguistiques, culturels et identitaires qui me constituent, c’est la souffrance qui m’a habité pendant des décennies et que je reconnais encore aujourd’hui comme une vieille complice, c’est la douleur encore réveillée lorsque je suis témoin (ou moi-même victime) de toutes les formes de domination, et c’est aussi l’émancipation, la création de communautés plurielles et accumulées, les relations, les formes renouvelées d’amitiés et les familles choisies. C’est tragiquement savoir que rien n’est éternel et qu’on peut à tout moment mourir, se faire tuer ou soi-même se tuer; ce savoir, cependant, n’est pas uniquement mélancolique, justement, parce qu’il signifie aussi qu’on peut à tout moment choisir de vivre, et ce faisant se reconstruire, se réaménager une vie qui nous est propre. C’est un peu pour ça que j’écris, je pense; c’est comme ça que j’écris « queer ».

Écrire sur la dépression semble à la fois vous en libérer et vous en imprégner, tout comme la force et la vulnérabilité semblent d’un seul tenant. Pour avancer, sommes-nous tenus d’embrasser nos contradictions?
Vous aurez remarqué que je suis un peu allergique aux dynamiques d’affrontement et que j’essaie, dans mon écriture comme dans la vie, de proposer des voies alternatives aux binarités qui structurent / séparent nos existences. Aux contradictions, je préfère les frontières qui les opposent. Je ne sais pas ce que ça veut dire, concrètement, « embrasser nos contradictions », mais je vois une potentialité plus positive et plus émancipatrice dans le fait de tenter d’habiter les frontières entre ces contradictions : qu’est-ce qui fait d’elles des contradictions? Et si, au-delà de la cohabitation, elles se rassemblaient dans un métissage un peu étrange, sans doute radical? C’est une position inconfortable, et je crois que c’est important de faire l’expérience de ce type d’inconfort. Alors, je serai un peu arrogant et changerai, étape par étape, la formulation de votre question pour tenter une réponse qui ressemble plus à ma démarche.

Vous dites « pour avancer », ce qui me paraît un peu productiviste, alors je proposerais plutôt « pour se connaître mieux », voire « pour mieux s’aimer », au risque de paraître, disons, quétaine. Peut-être aussi, simplement « pour créer », car il s’agit là d’une thèse de mon livre : créer c’est essayer d’apprendre à mieux se connaître et à mieux s’aimer.

Vous dites aussi « sommes-nous tenu[·es] ». J’essaie d’éviter le plus possible d’être prescriptif, j’essaie d’éviter les formulations du type « il faut que ». Nous ne sommes tenu·es de rien, particulièrement lorsqu’il s’agit de créer / se connaître / s’aimer. À cela, je préfère émettre un souhait, lancer un vœu au ciel, encore une prière : j’aimerais / je voudrais / je rêve de / je désire. Cela me paraît faire preuve d’une plus grande bienveillance, et la bienveillance est à mon avis le point médian entre la force et la vulnérabilité que vous abordez avec raison dans votre question. C’est à cela que je veux arriver, à la bienveillance.

Voici donc le résultat de mon petit jeu de reformulation, voici donc ma réponse en une longue phrase. Pour créer / se connaître / s’aimer, j’aimerais qu’on se tienne inconfortablement sur les frontières qui séparent ce qu’on considère, dans notre monde, comme des contradictions, là où elles se mêlent, là où naissent des mots – des attitudes, des engagements, des potentielles relations – comme bienveillance. C’est sans doute ce que j’ai appris de plus précieux de mon expérience de dépression – tiens, je pense que je viens de répondre à votre première question!

Photo : autoportrait

Publicité