Gil Courtemanche : Au-delà de l’horreur

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On connaissait Gil Courtemanche comme journaliste et polémiste - d'ailleurs, on a à ce point apprécié ses Douces colères et ses Nouvelles douces colères qu'on lui a offert de tenir la chronique «essais» dans le journal le libraire. On le découvre cet automne comme romancier, puisqu'il publie Un dimanche à la piscine à Kigali (Boréal), un premier roman situé au Rwanda aux heures sombres du génocide, une œuvre qui fera couler de l'encre comme son sujet a fait couler de sang.

Faut-il croire le vieux cliché selon lequel tout journaliste a un romancier qui dort en lui? On n’avait pas imaginé que vous vous intéressiez à l’écriture de fiction.

C’est mon premier roman, mais pas mes premiers pas dans la fiction. J’ai publié il y a une dizaine d’années un livre sur les peintres paysagistes canadiens (Trente artistes dans un train, chez Art Global) qui était à la fois un commentaire sur trente œuvres du patrimoine pictural canadien et une sorte de roman d’amour. Un homme, dans un train, fantasme sur une inconnue assise tout près ; au fil de ses rêveries, il médite sur les tableaux en question.

Depuis l’époque où vous étiez correspondant en Afrique pour Radio-Canada, votre nom est associé au Tiers-Monde. Vous connaissez bien le Rwanda?

J’y ai fait plusieurs séjours, totalisant plus d’un an. D’une fois à l’autre, j’ai vu ce pays mourir lambeau par lambeau. Pendant les quelques mois qu’a duré le tournage d’un reportage que j’ai réalisé là-bas, je m’étais fait des amis, que j’ai essayé de retrouver quand je suis retourné sur place au lendemain des événements. Sur ces trente personnes, vingt-sept avaient été tuées par des genocidaires… et les trois autres étaient au rang des assassins.

Mais pourquoi avoir choisi de témoigner de cette horreur par le roman plutôt que par un reportage?

Parce que ce que le Rwanda a vécu – avec le génocide, avec le sida – n’est tout simplement pas intelligible pour les Occidentaux que nous sommes, lorsque décrit dans un style documentaire. Aucun schème mental ne nous permet de comprendre une telle violence, une telle gangrène à l’échelle d’un pays. Quand j’écrivais sur l’Algérie dans l’Actualité, je rejoignais des gens, certes, mais je ne les émouvais pas autant qu’avec mes reportages sur la famine en Algérie pour la télé. J’ai l’impression que les lecteurs recevraient un essai, un reportage sur le Rwanda comme un traité théorique sur le génocide, dans lequel personne n’existe en définitive. Dans un essai, on tente d’expliquer l’inexplicable en mettant le tout sur le dos de l’Histoire, de la géopolitique, etc. En réinventant la vie de gens que j’ai vraiment connus, en créant des personnage de chair, des êtres tangibles, j’ai la conviction de parvenir à faire comprendre un peu mieux ce qui s’est passé là-bas.

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