Marguerite Andersen : La vérité toute crue

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Au bout du fil, cette dame à la pensée si lucide et moderne n’est pas une mamie comme les autres. Oh, non! C’est ce que se disent sans doute les petits-enfants de Marguerite Andersen : fascinés, peut-être, devant autant de franchise, devant cet humour noir saupoudré ici et là au détour d’une phrase. C’est tout un parcours de battante, tiraillé entre culpabilité et désir de réalisation, qu’elle nous invite à lire dans La mauvaise mère, en lice au Prix des lecteurs de Radio-Canada; des confessions sans ambages.

Maman Hercule, maman studieuse, maman pécheresse, maman repentante, maman aventurière, maman amante… Le spectre de la figure maternelle en littérature comme dans la vie est large, s’ouvrant sur tout un monde de tonalités émotives qu’explore en un souffle l’écrivaine. Marguerite Andersen se livre sans hésitation, s’emparant de cette fameuse « chambre à soi », chez elle à Toronto, où elle écrit tous les jours. Une « chambre » également chèrement acquise par d’autres femmes de lettres, mais dont plusieurs n’ont pas eu d’enfants. Du moins pas comme elle, pas trois de deux pères différents, conçus sur deux continents, dans le doute et les peurs, du moins. La chambre en question se resserre comme un étau quand les enfants soufflent dans le cou de celles qui prennent la plume.

Une chambre à soi
« Chambre à soi », une expression de l’Anglaise Virginia Woolf à laquelle on fait souvent référence en discutant avec Andersen. Originaire d’Allemagne, celle qui a immigré au Canada en 1958, se l’est construite elle-même, cette petite pièce symbolique; transportée dans ses valises sur trois continents, avec un soupçon de culpabilité à l’égard de ceux qu’elle a mis au monde. Ses enfants, celle qui ne fait pas ses 89 ans en parle avec amour. Voilà qui prouve bien que son titre La mauvaise mère doit se lire au deuxième degré… « On ne peut pas être à tout moment une bonne mère… C’est le psychanalyste anglais [Donald] Winnicott qui disait qu’il s’agit plutôt d’être “suffisamment” bonne mère… Il y a évidemment des mauvaises mères, comme il y a des bons et des mauvais médecins, des bons et des mauvais enseignants, etc. »

L’écrivaine insiste sur ce point : n’est pas « mauvaise » la mère qui aime. Remplie de contradictions, ça oui. Possible.

Me voilà mère. Définitivement. Irrévocablement mère à vie.
Envahie par une sorte de douceur jamais rencontrée.
Or, j’ai peur de le toucher.
Peur et envie. Peur de lui faire mal, envie de le connaître.

Faut-il du courage pour aller au-delà des préjugés et publier le récit d’un parcours difficile, mouvementé, teinté de remises en question, de faux pas, de doutes sur la mère qu’on est ou sur celle qu’on croit être; de la Tunisie au Canada, en passant par Berlin? Parfois, il y a aussi l’amour pour un homme qui éloigne du reste…

Toutefois, il ne rit pas quand il faut attendre dans la voiture que le bel ami de sa mère finisse de faire sa toilette dans les toilettes d’une station-service, quand cet homme qui a aménagé chez nous y occupe de plus en plus de place.
Mauvaise mère, je n’en suis pas consciente.

Le bon ton
Toujours ce ton intime, le plus approprié ce coup-ci pour l’écrivaine aux pensées féministes qui a une vingtaine d’ouvrages à son actif, dont son roman Le figuier sur le toit qui remportait en 2009 le prix Trillium et le Prix des lecteurs de Radio-Canada. Il faut dire aussi qu’elle aime « l’écriture de soi » qu’elle reconnaît ici chez Gabrielle Roy dans La détresse et l’enchantement ou plus récemment chez Madeleine Gagnon dans Depuis toujours. À ce sujet, elle s’interroge dans La mauvaise mère :

Car
et c’est ici le vrai problème
face à l’écriture de soi
on risque de se voir
appelé à défendre sa propre culture contre celle d’un
autre
son moi contre le récit d’un autre moi
aïe!
Le lecteur espère-t-il qu’une littérature impersonnelle
le toucherait moins?

La forme poétique s’avère quant à elle nécessaire pour se rapprocher de son monde intérieur. « J’ai choisi d’être dans la vérité parce qu’il faut que les choses soient dites, ce n’est pas la peine d’embellir la réalité. J’adore les enfants, mais je sais aussi qu’il y a des moments difficiles dans la maternité. Pourquoi inventer autre chose? », précise celle qui cultive des relations harmonieuses et aimantes avec ses deux fils et sa fille, sa benjamine qui habite dans le même immeuble qu’elle et qui veille sur celle qui l’a élevée avec ses frères, sans aucune aide financière. « C’est le lot de plusieurs femmes encore aujourd’hui! », insiste l’écrivaine qui est devenue professeure de littérature francophone. L’instruction deviendra la clé de sa liberté.

Bas les masques!
La jeune Marguerite a 8 ans quand Hitler prend le pouvoir sur sa terre d’origine, quinze quand la Seconde Guerre mondiale éclate. Elle voit, entend, comprend. Résultat : elle n’a pas froid aux yeux, se fait d’ailleurs un devoir de ne pas passer par quatre chemins pour dire ce que plusieurs autres tairaient, comme au sujet de l’avortement dont elle a elle-même eu recours dans sa vie.

Au rang des sujets tabous dont elle fait fi, il y a aussi l’Alzheimer… « Non, je ne l’ai pas! On a écrit dans le journal que je vivais avec cette maladie alors que ce n’est pas le cas. Je rectifie! Je suis en bonne santé. Ce n’est pas parce qu’on vieillit en oubliant des petites choses qu’on en est atteint. J’aimerais écrire un recueil de nouvelles sur ce qui se passe dans la vie des personnes âgées. C’est injuste. On parle juste de la relève, il me semble. On fait disparaître les aînés, comme si on ne voulait pas les voir », confie-t-elle.

Pour elle, l’écriture se poursuit donc. Elle ne saurait faire autrement et a encore tant à raconter. Pour ses enfants, certes, mais aussi beaucoup pour les autres générations; ses six petites-filles, son petit-fils, ses trois arrière-petites-filles et ses quatre arrière-petits-fils.

Et tout ce monde parle, parle sans arrêt, se parle.
Les tout-petits parlent parfois si vite que l’on ne peut
pas saisir ce qu’ils disent.
Cela me ravit.
Il y en a qui font des discours, il y en a qui inventent
des histoires, parfois ils parlent tous en même temps.
J’espère qu’ils ne se tairont jamais.

 

Photo : © Greg Misumi

 

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