Un 16 avril à Montréal, tout est possible. Une année, on passe l’après-midi à se prélasser au soleil sur une terrasse en sirotant une bière. La suivante, on se lève pour constater que l’hiver a décidé d’empiéter encore un peu sur le printemps. Enfin, corrigez-moi si je me trompe. Après Chicoutimi, Québec, Moscou, Bombay et Chicago, je suis nouvellement Montréalais. Et encore, à temps partiel seulement.

Toujours est-il qu’en ce 16 avril de l’an 2018, jour de mon rendez-vous avec Larry Tremblay, la métropole s’est vu attribuer un énième gros lot à la loterie météorologique : la ville entière est figée dans le verglas. Tout déplacement est périlleux. Les trottoirs sont glacés, les écoles sont fermées et à l’aéroport, les retards et les annulations de vols s’accumulent. Même ces chers Bixi, qui viennent à peine d’entamer leur saison, sont contraints au repos forcé. Une couche de glace recouvre les fentes par lesquelles les utilisateurs doivent insérer leur clé pour déverrouiller les vélos.

En sortant de la station Université-de-Montréal, je tourne en rond quelques minutes avant de me rendre à l’évidence : le paysage ne me dit pas tout. La rue où habite Larry existe certainement, mais pas le panneau qui devrait en certifier. La carte virtuelle sur mon téléphone est un meilleur indicateur de la réalité que la réalité elle-même.

Ni le verglas ni la signalisation routière déficiente n’ont toutefois eu raison de ma manie d’arriver à l’heure. À trois heures tapant, je suis devant la porte de Larry. Il m’ouvre en quelques secondes. Il m’attendait. Question d’entamer la discussion, je vante ma ponctualité. Il me confie faire lui aussi partie de cette espèce qui préfère se pointer plus tôt que tard aux rendez-vous. En plus de nos origines chicoutimiennes, de notre attachement à l’Inde et de nos vies littéraires, ça nous fait un autre point en commun. On part du bon pied. Le contraire m’aurait étonné, cela dit. Larry et moi nous connaissons tout de même un peu, pour nous être croisés à plusieurs reprises dans des salons du livre. Les quelques longues discussions que nous avons eues m’ont laissé l’impression que mon estime à son égard était mutuelle.

Larry me conduit du portique jusqu’à la cuisine. Il me prépare une tisane. Nous nous asseyons à la table à manger. J’hésite à enregistrer notre conversation. Je crains de transformer ce moment en entrevue formelle. En même temps, je ne peux me résigner à l’idée de ne disposer que de ma mémoire et de notes fragmentaires pour rendre compte de nos échanges. Déformation professionnelle de journaliste. Je laisse filer quelques minutes, le temps que la glace soit bien cassée, puis j’appuie discrètement sur le cercle rouge de mon dictaphone.