Alice Michaud-Lapointe dans l’univers de Catherine Mavrikakis : La fleur même du macadam

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C’est par une journée de juillet humide, au ciel blanc et absent, que je sors du métro Sherbrooke pour aller retrouver Catherine Mavrikakis chez elle. Alors que j’attends le feu vert au coin du carré Saint-Louis, il se met à pleuvoir faiblement. Le temps instable et les jeunes squeegees qui arpentent Saint-Denis – tantôt ignorés, tantôt repoussés d’un signe de la main par les automobilistes – me donnent l’impression d’apercevoir, pendant un instant, la Montréal imaginaire et condamnée, pleine de cicatrices et de frontières invisibles, que décrit Catherine dans son nouveau roman, Oscar De Profundis.

Lorsque j’arrive devant sa maison, je remarque une petite inscription sur la porte : « En cas d’urgence, à sauver : un chat ». De nouveau, l’apocalypse et ses présages. J’appuie sur la sonnette et me mets à penser à des rues inondées, à une arche de Noé en bois, remplie de félins hurlants aux poils ébouriffés, dérivant sur le boulevard Saint-Laurent. Puis Catherine apparaît. Comme toujours, je suis frappée par son élégance. Elle porte ce jour-là des pantalons orange saumon, une chemise blanche, une grosse chaîne en métal vert qui retient ses lunettes et des boucles d’oreille en forme de tête de mort. Je n’ose pas lui demander si ces vêtements viennent d’une friperie – je ne voudrais pas que ma question semble étrange –, même si je sais qu’elle aime, comme moi, les vêtements abandonnés qui ont connu plusieurs vies. Je remarque aussi comment son rouge à lèvres fuchsia s’accorde parfaitement avec la couleur des murs de son salon. Car ce qui capte immédiatement l’œil dès qu’on arrive chez elle, c’est ce rose – tantôt bonbon, tantôt sanglant – des murs, les décorations baroques, les talismans, les croix scintillantes, les minuscules autels multicolores, les icônes, les poupées vaudou, les nombreuses photos en noir et blanc dissimulées près de livres qui lui sont chers.

Chaque objet, chez Catherine, semble avoir une place attitrée, témoigner d’une époque ou d’une rencontre particulière. Louise Bourgeois trône sur les murs roses, tout près de Frida Kahlo, comme la biographie de Louise Brooks côtoie celle de Diane Arbus sur les rayons d’une des bibliothèques. À l’instar de son nouveau héros, Oscar Méthot-Ashland, qui croit en la toute-puissance vengeresse de l’art et des héritages choisis et revendiqués, Catherine garde ses inspirations, ses veilleuses et ses revenants près d’elle. Chacun de ces amours possède une histoire qui lui est propre. Certains sont spontanés, d’autres paradoxaux, d’autres encore se sont développés au fil du temps. Elle m’apprend, par exemple, alors que je contemple les petits portraits de Kahlo, qu’elle n’aimait pas beaucoup le travail de la peintre mexicaine jusqu’à ce qu’elle lise davantage sur elle et que sa vie se mette à la captiver.

Et pourtant, si tous ces petits objets ressemblent à des trésors rapaillés, des porte-bonheur cryptés bien intimes, Catherine ne tient pas de discours fétichiste à propos des bibelots qui rendent sa maison si vibrante et mystérieuse. Autour d’un thé noir, nous nous mettons à parler de maisons – celles qu’on perd, celles qu’on se construit par hasard, celles qui nous émerveillent, comme celles de Monica Vitti ou de Frank Lloyd Wright, voire celles qui n’existent que dans les livres –, et Catherine me dit, d’un air un peu las : « Une maison ne vit pas seule, elle a besoin des gens. J’aime le moment où je reviens à la maison après un voyage et où je ne la reconnais pas. Sinon, souvent, j’ai l’impression de ne pas pouvoir émerger, de me fondre en elle. » D’où son goût des grands hôtels impersonnels, aux draps blancs rassurants, qui laissent croire à l’anonymat le plus total (tout le contraire de celui que j’ai imaginé dans Villégiature, avec ses lustres de cristal et ses fauteuils en velours!). « Mes parents ne voulaient jamais qu’on aille dans des endroits qui avaient déjà été habités. Alors, on déménageait beaucoup! », ajoute-t-elle en s’esclaffant.

Depuis 1992, Catherine vit dans le centre-ville de Montréal, quartier qui sert d’ancrage au récit d’Oscar De Profundis – comme c’était aussi le cas pour La ballade d’Ali Baba – et qui a marqué l’imaginaire de son enfance, elle qui habitait dans l’est de la métropole. Durant sa jeunesse, « suivre la rue Sherbrooke jusqu’au bout, marcher tout droit, de ville d’Anjou jusqu’au centre-ville, c’était, dit-elle, rejoindre la civilisation. » La rue Sherbrooke était l’axe à suivre pour atteindre le cœur et l’âme de Montréal. Nous échangeons à propos de l’attachement que nous ressentons pour cette imposante rue (renommée Sunset Boulevard dans son livre) : j’admets l’avoir arpentée des dizaines de fois la nuit, du Plateau à Notre-Dame-de-Grâce, et n’avoir jamais eu peur une seule fois, comme si les hôtels aux fenêtres éclairées et les parcs de Westmount étaient « miens » et me protégeaient du reste de la ville. Catherine me répond que c’est justement cette idée d’avoir « peur à Montréal » qui l’a incitée à entamer l’écriture d’Oscar De Profundis il y a cinq ans, son septième roman qui, selon elle, est le plus sombre, mais également celui qui lui ressemble le plus.

Dans Oscar De Profundis, Montréal se révèle grandiose à travers la calamité qui s’abat sur elle : ravagée par un mal noir, mise à feu et à sang par une horde de crève-la-faim qui se rebellent et luttent pour leur survie, elle prend des allures de cité médiévale dévastée. À mesure que nous discutons, Catherine et moi constatons que nous avons la même perception de Montréal : une ville qui porte en elle la possibilité du chaos le plus total, qui ne sera jamais la plus belle, la plus propre ou la plus dynamique, même lorsqu’on essaie de la « revitaliser » de force ou de colmater ses failles. Dès qu’on lit les premières pages d’Oscar De Profundis, on sent à quel point l’auteure de Fleurs de crachat a eu du plaisir à « gueux-ifier » Montréal, à la rendre cannibale et purulente, à en dévoiler les aspects les plus laids et refoulés. « Oui, j’ai eu beaucoup de plaisir. J’ai beaucoup ri, me confirme-t-elle avec un certain amusement dans la voix. J’ai beaucoup ri parce que pour moi, Oscar est une personne ridicule. C’est un personnage dans lequel j’ai pu concentrer toutes mes névroses. »

Alors que dans Ça va aller, le personnage de chanteur québécois rappelait vaguement Jean Leloup qui chantait en 1998 « La vie est laide », Oscar Méthot-Ashland, lui aussi chanteur, semble être le condensé de ses propres idoles (Wilde, Baudelaire, Huysmans, Wagner, Visconti), mais aussi incarner le fils spirituel de Marilyn Manson et de Diamanda Galás. Catherine aime Leloup comme Manson – l’un pour sa façon de déjouer sa carrière ainsi que son âge; l’autre pour son intelligence et sa francophilie méconnue –, des artistes qui défient la netteté, le bien paraître, l’agréable, et qui croient à la possibilité créatrice (et peut-être même spectaculaire) des ratages et des décalages. Pendant que Catherine répond à quelques messages textes, je bois une gorgée de thé en me disant qu’elle ressemble elle aussi à ces chanteurs, par sa capacité à créer des réalités romanesques plus grandes que nature et à défendre le recours au carnavalesque, au grotesque, aux irrégularités déconcertantes et libératrices. « Be obscene, be be obscene / Be obscene, baby, and not heard », chantait Manson (en hommage à Oscar Wilde) sur son album The Golden Age of Grotesque.

Du Ciel de Bay City à Oscar De Profundis en passant par Les derniers jours de Smokey Nelson, Catherine Mavrikakis se démarque par son aisance à inventer des univers qui ne craignent jamais de souligner leur propre démesure, des mondes qui se développent à travers une envergure et une exagération assumées et redoutables, où les fantômes du passé, les créatures d’outre-tombe et les oiseaux de malheur se moquent de l’absurdité et de la décadence du présent. Se battre contre la fatalité et les malédictions, rire à gorge déployée devant la fin du monde, clamer haut et fort sa loi, même lorsqu’il n’y a plus rien à espérer : tels sont les leitmotive qu’on retrouve au cœur des romans de Catherine. Entre le « trop-plein » et le « jamais assez », ses personnages refusent le sort qui leur a été réservé, ils s’évertuent à changer le cours de choses, à retrouver leur dignité, à embrasser les illusions les plus folles et dangereuses, pour sauver la mémoire des oubliés et éviter, du même coup, de mourir comme des lâches. « Devant l’absurde, le destin ou la mort annoncée, il valait mieux rigoler », écrit l’auteure d’Oscar De Profundis.

Cette question du rire tonitruant, salvateur, éclatant, semble essentielle pour Catherine, dans l’écriture comme dans la vie (et la mort). Tant qu’on peut encore rire du ridicule de nos existences, déprogrammer les attentes, se jouer du destin un peu, rien n’est complètement perdu, semble-t-elle nous dire au fil de son œuvre. Mais ce rire indissociable de l’acte d’écrire, ce plaisir de raconter une histoire terriblement noire en y injectant des pointes d’humour inattendues se traduisent aussi chez elle par une pratique intense du déphasage, qu’on retrouve à la fois dans ses trames narratives et dans la langue même de ses livres. « Je pense être mieux entendue dans le décalage, précise-t-elle. J’ai décidé de jouer les choses de biais maintenant, ça correspond à une espèce d’opacité que je me suis découverte. Avant, je pensais qu’il fallait être transparente, même dans l’affrontement. Je préfère aujourd’hui penser en terme de maquillage. Dans le flou, on voit mieux, étonnamment », me confie-t-elle en souriant.

Elle poursuit en disant qu’au début de la rédaction d’Oscar De Profundis, elle avait en tête les manifestations de 2012, les hélicoptères, les costumes presque futuristes des escouades antiémeutes, cette atmosphère irréelle étant demeurée très vivante dans son esprit. Or, elle ne souhaitait pas écrire « à chaud » sur cette réalité montréalaise. Il valait mieux, justement, prendre la réalité à rebours et l’interpréter comme la plus cataclysmique des fantasmagories! Je saisis au bond cette idée de détournement, de trajectoire d’écriture oblique pour lui dire comme j’ai toujours été fascinée par sa manière de métamorphoser sa langue de livre en livre. Dans Fleurs de crachat et Ça va aller, la verve des héroïnes est venimeuse, furibonde, elle fustige et contamine la réalité, dans La ballade d’Ali Baba, les phrases de l’incipit sont longues et denses, ornementées, alors que dans Les derniers jours de Smokey Nelson, les voix des personnages se divisent comme une tête d’hydre et flirtent toutes un peu avec le pastiche. Catherine explique : « Je tiens au subjonctif imparfait, et à la fois je veux quelque chose d’oral. J’ai parfois l’impression d’écrire de la traduction de l’anglais. Un livre en anglais, en français. » Jamais là où on l’attend, la langue de Catherine trahit son lecteur subrepticement, elle se réinvente à mesure qu’elle s’écrit et sait se rendre hybride. Oscar De Profundis n’est d’ailleurs pas en reste, le personnage de Cate Bérubé, chef des miséreux, parlant un franglais mêlé de québécois qui, dans tout ce qu’il a de chancelant et d’insoumis, se révèle très efficace pour décrire une « montréalité » futuriste : « La langue française sera sauvée par le détour, par le hasard… Oui, peut-être que le désir de la langue française arrivera par le hasard », conclut Catherine.

Alors que nous abordons toutes sortes de sujets autour de sa grande table en bois – sa voisine grecque, le fait qu’elle possède trois agendas, ses bulletins du collège Marie-de-France dans lesquels ses professeurs lui reprochaient sa grande timidité, les marécages de la Floride et le désert du Nevada, le mot « tiguidou » qui nous fait toutes deux rire pendant quelques minutes –, je me rends compte à quel point il est naturel, pour Catherine, de parler de ceux qui l’inspirent, qu’il soit question d’amis, d’écrivains ou de personnages de fiction. Je lui demande, un peu à brûle-pourpoint, s’il y a eu des rencontres littéraires déterminantes dans sa vie. Elle réfléchit quelques secondes avant de me répondre, très sérieusement, que non, pas vraiment. Sa réponse m’intrigue. « Tu sais, c’est décevant un auteur, par rapport à son œuvre. » J’abonde en son sens. Quelques secondes s’écoulent, puis elle ajoute qu’il y a tout de même une exception à la règle : Marie-Claire Blais. Dès qu’elle prononce ce nom, le regard de Catherine s’anime. Je sens qu’elle respecte le silence, la dignité, la générosité de Marie-Claire Blais. Nous nous réjouissons en pensant au prix Molson qu’elle a reçu en 2016, avant de dire, la voix pleine de soupirs, qu’on les récompense peu, les grandes écrivaines, au Québec… Curieuse, je pose alors à Catherine une dernière question qui me taraude : « Est-ce qu’on leur pardonne tout, aux écrivains qu’on admire? » Sans la moindre hésitation, sa réponse fuse : « Oui, on leur pardonne tout. »

Au bout de nos conversations sur les villes fantômes, les salles de cinéma bien noires et le pouvoir réjouissant des anachronismes, Catherine accepte de me faire visiter d’autres pièces de sa maison ainsi que son grand jardin; les feuilles des plantes s’y entremêlent, le lierre grimpe haut, très haut, jusqu’à nous faire oublier que nous nous trouvons au centre-ville. Je découvre également son bureau, au sous-sol, où les bibliothèques en métal bien garnies crient des noms en désordre : New Mexico, Robert Mapplethorpe, Pina Bausch, Dick Bogarde, Flannery O’Connor. Les murs, quant à eux, sont nimbés de l’aura des visages de Marguerite Duras, Ernest Hemingway, Thomas Bernhard, Hervé Guibert. Catherine m’avoue qu’elle apprécie tout particulièrement regarder Guibert, sentir sa présence au-dessus de sa tête lorsqu’elle travaille. Je ne suis pas surprise : je ne peux penser à Guibert sans l’associer aussitôt à Catherine.

Bientôt, je réalise qu’il me faut partir. Le temps a passé vite, comme il passe toujours trop vite lorsque je discute avec Catherine. Alors que je suis sur le pas de la porte, elle me lance, l’œil malicieux : « Tu sais, je crois qu’Oscar De Profundis est le seul de mes livres que je lirais! » Je me mets à rire et elle aussi. Amusée, je l’interroge : « Ah oui? Et Deuils cannibales et mélancoliques? Ton premier, quand même… Non? » Et elle, de répondre, avec cette répartie surprenante : « Oui, tu as raison. Mais celui-là, c’est pas moi qui l’ai écrit! » Son dernier mot, quel qu’il soit, est toujours le bon.

Oscar De Profundis
Dans ce septième roman, Catherine Mavrikakis transforme Montréal en une ville-apocalypse, où les espoirs s’évanouissent à mesure qu’un grand mal, « la mort noire », ravage tout sur son passage. Les riches se réfugient dans les banlieues pendant que des hordes de miséreux errent au centre-ville et se battent pour survivre à la contagion. Cate Bérubé, chef de l’une des bandes de gueux, souhaite déjouer le destin et initier une révolte qui marquera l’Histoire, avec l’aide de ses acolytes Balt et Mo, et d’un personnage bien particulier, le chanteur Oscar De Profundis, star planétaire de passage dans sa ville natale, à qui l’auteure fera jouer un rôle déterminant dans cette fin du monde annoncée.

Alice Michaud-Lapointe
La jeune auteure Alice Michaud-Lapointe a publié son premier livre, Titre de transport (Héliotrope), en 2014, dans lequel elle dressait un portrait saisissant et humain de la vie montréalaise grâce à tous ces inconnus qui prennent le métro chaque jour. Dans cette œuvre originale, vingt et une histoires dévoilent les secrets de certains d’entre eux qui se bousculent à Atwater, Berri-UQAM ou Mont-Royal. Cet automne, elle signe un deuxième titre chez Héliotrope, Villégiature, où elle explore les méandres de la vérité et des mensonges, le tout campé dans l’univers de l’hôtellerie. C’est la vivacité de sa plume et sa sensibilité – des qualités qu’on dénote à même la lecture de ce portrait – qui ont poussé Les libraires à lui confier ce grand portrait avec Catherine Mavrikakis.

Photo Alice Michaud-Lapointe : © Valérie Lebrun
Photo Catherine Mavrikakis : © Marie-Reine Mattera
Autres photos illustrant ce grand portrait : © Alice Michaud-Lapointe

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