Nicolas de Crécy: Du Prix Nobel de l’amour et d’autres démons

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Avec ses planches glauques et colorées à la fois, dignes héritières des œuvres à caractère expressionniste d'Egon Schiele ou d'Ensor, Nicolas de Crécy flotte comme un ovni sur la planète BD. Ni vraiment bédéiste selon certains, ni vraiment illustrateur aux yeux des autres, ce jeune dessinateur a été révélé en 1991 avec Foligatto, une fable baroque aux accents tragiques qui met en scène le retour d'un chanteur d'opéra dans sa ville natale lors d'un carnaval. C'est avec cette trilogie réalisée en collaboration avec Sylvain Chomet qu'il trouve la reconnaissance du public. Léon la came, Laid, pauvre et malade et Priez pour nous séduisent un grand nombre d'amateurs et empochent du même coup deux prix Alph-Art à Angoulême. Comme si ce n'était pas assez, de Crécy a entre temps donné naissance à sa série surréaliste et poétique que plusieurs considèrent comme la plus réussie ou, du moins, la plus personnelle : Le Bibendum céleste. Ce printemps, à l'occasion des sorties simultanées du troisième et dernier tome de cette série ainsi que d'un album d'illustrations sur la ville de Lisbonne, nous croyons que le temps est venu de célébrer l'art de cet artiste unique avec, en à-côté, quelques réflexions sur ses créations. .

Il faut, pour entreprendre du bon pied l’extraordinaire périple onirique qu’offre Le Bibendum céleste, mettre de côté toute idée préconçue sur le Neuvième art et sur les articulations classiques d’un scénario ; à défaut de quoi, le plaisir de la lecture risque d’en être sérieusement compromis. De telles prédispositions ne doivent cependant pas effrayer le néophyte qui, s’il abandonne ses certitudes, n’appréciera que mieux toute la série carburant à l’absurde et livrant qui livre une réflexion sensible sur les enjeux du pouvoir. Au centre de cette guerre que se livrent les autorités de New-York-sur-Loire et le diable il y a Diego, un simple phoque débarqué dans la ville après un long périple en bateau. Candidat parfait au concours du prix Nobel de l’amour sous lequel se cache  » un moteur idéologique qui tourne à plein régime « , il est éduqué, manipulé tant par le Président-directeur général de la cité que par le malin. Voilà, en quelques lignes bien ingrates, ce qui attend celui ou celle qui s’aventure dans le singulier univers imaginé par de Crécy. Les amateurs de Beckett, par exemple, trouveront leur compte.

Il est vrai que j’ai quelques influences littéraires. Dans le Bibendum, il y a un petit côté absurde. On demande souvent aux BD d’être faciles à lire, agréables, dans le bain ou à la plage. J’ai fait face à certaines incompréhensions. La logique de mon monde est un peu difficile à aborder… C’est une exploration des doutes que j’essaie de transformer en une comédie qui soit plaisante à lire, même si on ne comprend pas l’histoire et qu’on se pose plein de questions.

Le troisième tome du Bibendum céleste se démarque des deux précédents albums grâce à son style beaucoup plus homogène. Délaissant quelque peu les planches plus proches des univers de Schiele, de Chagall ou d’Otto Dix, l’illustrateur a trouvé un ton et un rythme fort à propos pour cet album déroutant. Il semble que les critiques reprochaient à de Crécy sa tendance à l’exploration graphique, plus proche des intérêts de l’illustrateur.

Les deux premiers albums relèvent de l’improvisation, j’y allais aux feelings, à l’intuition, alors que ce n’est pas le cas du troisième, qui est une expérience tant au niveau graphique qu’à celui de la narration. J’ai quand même une idée du squelette de mon histoire, du début à la fin : je sais ce que je vais raconter. Ce troisième tome est beaucoup plus  » construit « . C’est-à-dire qu’il a fallu que je réunisse toutes les pistes que j’avais mises en scène dans les tomes précédents ; j’ai voulu, en outre, resserrer un peu le récit. C’est pour cette raison que mon graphisme est moins éclaté : mon écriture était plus précise. J’étais obligé d’avoir un graphisme plus sage car je savais mieux où j’allais. Une fois le dessin fait, j’ai beaucoup réécrit les textes et les dialogues!

Comme ses prédécesseurs, le dernier tome des aventures du Bibendum céleste nous donne envie d’en savoir plus, de voyager encore un peu sur les ailes de l’ange du bizarre, juste pour le plaisir de la déroute. Mais avant de le quitter, qui était donc cet intriguant personnage, un lointain cousin de la mascotte des pneus Michelin ?

Dans les années 20, le bonhomme Michelin buvait des verres de clous, et en latin, bibendum signifie  » moi, je bois « . Je trouve cette traduction extrêmement poétique :  » Moi, je bois des clous « . Mais avant tout, le Bibendum est de la matière remplie d’air. C’est un alibi, un archétype, un symbole. C’est-à-dire qu’au début, le Bibendum est un bébé sur lequel rien ne s’imprime, il est simplement le jeu des divers pouvoirs… Au fond, cette série parle, entre autres, de la façon dont le pouvoir peut s’exprimer à travers quelqu’un qui n’est pas conscient de ses propres pouvoirs. Ce n’est qu’une des pistes. À chaque fois, mes tomes sont fermés, mais ils ont tous une fin  » ouverte « . Dans le troisième, j’ai un petit peu essayé de conclure ce que j’avais fait dans les deux premiers. J’estime qu’il doit y avoir quelques explications car c’est vrai que ce sont des codes qui ne sont pas toujours évidents, mais il y a toutefois certaines choses qui sont dites par rapport aux deux premiers. Ça demeure cependant une fin ouverte : il peut effectivement y avoir une suite, mais je ne compte pas la faire car, pour moi, ce troisième tome constitue la fin de la série des aventures du Bibendum céleste.

À quelques semaines de la sortie du troisième tome du Bibendum céleste, Nicolas de Crécy lançait aussi Lisbonne imaginaire, un recueil d’illustrations qui accompagnent les textes du voyage imaginaire de Raphaël Metz. Ce qui est singulier, c’est qu’il n’y a jamais mis les pieds. L’illusion est cependant parfaite et les illustrations, toujours superbes.

Après quelques projets infructueux et deux voyages à Lisbonne, je suis rentré et j’ai réalisé une vingtaine d’illustrations sur cette ville, sans trop savoir la teneur du texte, m’imaginant le faire moi-même, malgré le fait que je ne me sentais pas vraiment apte à accomplir cette tâche. Presque trois ans plus tard, j’ai déménagé à Paris et rencontré une personne dont j’aimais bien le travail d’écriture, et qui faisait une revue intitulée R de Réel. Au sein de cette revue, il y avait un texte intitulé Le Voyage imaginaire, écrit par Raphaël Metz, après que deux de mes illustrations aient été publiées dans la revue. Je me suis dit qu’il serait idiot de ne pas faire un livre sur ce principe intéressant. On est alors allé voir Casterman, et j’ai réussi à publier un livre de ce format, très sobre, avec de l’écriture d’un côté et une image de l’autre, ce qui n’est pas évident pour un éditeur de bande dessinée. C’est un peu le même principe que celui du carnet de voyages, mais en plus statique.

Les lecteurs de bande dessinée désireux d’en savoir plus pourront consulter une entrevue réalisée par Hugues Dayez et présentée dans son étonnant ouvrage intitulé La Nouvelle Bande dessinée. Aux cotés du père du Bibendum céleste, on retrouve des entretiens avec les plus grands créateurs de la relève comme Blain, Blutch, David B., Dupuy-Berberian, Sfar, Guibert et Rabaté. Essentiel pour comprendre ce qui se trame dans le merveilleux royaume du Neuvième art.

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