L’art de la miniature

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Mordu de nouvelles, je retrouve cet automne avec un plaisir immense la voix de Suzanne Jacob, dont on connaissait déjà la maîtrise de la forme narrative brève, et le coup de pinceau de Sergio Kokis, spécialiste des grandes fresques qui, cependant, ne dédaigne pas la miniature.

Le hasard n’est jamais ce que l’on croit «Les artistes sont peut-être tous des médiums qui font surgir les images les plus enfouies, les plus défigurées, méconnaissables et inconnaissables.» Ce n’est pas moi qui l’affirme, mais Suzanne Jacob dans «Disons Nadia», l’une des quatorze nouvelles réunies dans ce bijou de recueil intitulé Un dé en bois de chêne. Pour peu qu’on ait fréquenté ses ouvrages, on la sait un peu mystique, Suzanne Jacob. Et son éditeur n’a pas tort d’affirmer qu’elle écrit comme d’autres pratiquent la divination. Il ne faudrait pas pour autant se la figurer asservie par un sentiment religieux; il serait plus juste de noter simplement qu’à travers ses écrits elle affiche une ouverture, une disponibilité à la part de mystère insondable et de spiritualité vertigineuse qui imprègne le monde que nous habitons. La nouvelliste en fait d’ailleurs une époustouflante démonstration dans les pages de ce plus récent ouvrage, à l’image des personnages de la nouvelle éponyme, des comédiens qui s’en remettent volontiers au hasard pour dissiper toute mésentente entre eux:

Quand ils avaient un différend sur la direction à emprunter, ils faisaient appel à un dé en bois de chêne qu’ils avaient trouvé au bord du fleuve, un matin de leur premier voyage le long du fleuve. Quel drôle de dé que ce dé qu’ils avaient trouvé par hasard, un dé qui avait six côtés mais une seule face, celle du trois, avec deux yeux tout ronds et la bouche qui faisait «oh!». On gagnait si le dé tombait face contre ciel, on perdait si le dé tombait face contre terre. C’était l’usage et la règle que l’homme et la femme avaient décidés.

Ce n’est certes pas l’effet du hasard si plus loin, «La mort en février», nouvelle inspirée d’un fait divers sordide (l’assassinat d’une fillette par sa propre mère), renoue avec L’Obéissance. Après tout, ce thème du rapport souvent conflictuel entre les parents et leur progéniture refait surface ici, car il est récurrent dans l’œuvre de Jacob. Fort heureu­sement, ce rapport de l’enfant au monde adulte n’est pas toujours aussi dramatique puisqu’une autre nouvelle («Toute ma joie») raconte comment une phrase pourtant demeurée muette durant l’enfance peut ressurgir plusieurs années plus tard et raviver toute une joie qu’on croyait perdue.

De Laura Laur à Rouge, mère et fils en passant par L’Obéissance, La part de feu et La bulle d’encre, toute l’œuvre protéiforme de la nouvelliste, poète, romancière et essayiste est marquée au double sceau de l’extrême rigueur de l’écriture et de la profondeur du propos, ce qui n’a manifestement pas échappé au jury du Prix Athanase-David en 2008. Et en un sens, les quatorze nouvelles que Suzanne Jacob nous propose dans Un dé en bois de chêne viennent corroborer ce qu’elle affirmait dans son plus récent essai, Histoires de s’entendre, à savoir que «chaque individu, puis chaque groupe d’individus, ne peut survivre sans les fictions qui le constituent, qui lui permettent d’entreprendre de génération en génération ses versions du monde».

Tableaux et miroirs
J’ai fait la rencontre de Sergio Kokis, le peintre, le romancier et l’homme dont j’apprécie toutes les facettes, en 1995, au moment où son premier bouquin, Le pavillon des miroirs, venait de rafler quatre prix littéraires majeurs, marquant l’émergence d’une figure appelée, me semblait-il, à devenir incontournable dans nos lettres. En seize ans, le Brésilien d’origine a fait paraître une quinzaine de romans et un essai, qui ont confirmé mon intuition sur la nécessité de cette œuvre d’une densité et d’une intelligence remarquable. L’acquisition d’XYZ Éditeur par Hurtubise HMH et la scission entre les deux patrons de la maison de la rue Saint-Hubert ayant entraîné le partage de leur écurie, c’est après deux ans d’absence que Sergio Kokis nous revient cet automne avec son premier recueil de nouvelles affublé du label tout neuf de Lévesque éditeur, Dissimulations. Ma foi, il est toujours là où on ne l’attend plus, ce diable de Kokis, dont j’ignorais qu’il pratiquait la forme brève – d’ailleurs, seuls deux de ces textes avaient précédemment paru en revue.

Un Kokis nouveau a toujours été pour moi source de réjouissance, et ce recueil de quinze fictions majoritairement inédites n’a pas fait exception à la règle. Dissimulations annonce ses couleurs dès le premier texte, «Un tout petit viol», récit d’agression sexuelle et de vengeance qui porte la griffe facilement reconnaissable de l’auteur: crudité du propos, refus de la «sensiblerie», sobriété des effets, ironie discrète. Le ton est donné dès que Maria Corazón, la sauvageonne au nom prédestiné aux peines d’amour, obtient une pseudo-réparation pour les assauts qu’elle a subis aux mains de Paco Baker. Et d’une nouvelle à l’autre, Kokis nous promène de cette modeste école brésilienne où des cancres se lancent le pari d’égrener un chapelet de gros mots en pleine classe («Grossièretés») à cette prison où vient d’être nommé comme aumônier le Padre Marco Castiglione, confesseur qui lui-même cache un secret inavouable («Un homme rassurant»).

Trois autres nouvelles m’ont plus particulièrement impressionné, celles dans lesquelles Kokis a glissé des considérations sur la création en général, la peinture et la littérature en particulier. «Un arbitre du goût» raconte l’insolite tentative de séquestration d’un écrivain québécois d’origine antillaise dénommé Joachim Marcellus par un redouté critique littéraire du nom de Léopold Lenôtre, auquel il devait accorder une entrevue; «Une montre suisse» met en scène la rencontre entre deux exilés, un écrivain québécois d’origine étrangère invité au Salon du livre de Paris et un expatrié hongrois qui désire lui confier son histoire; enfin, dans «La toile blanche», Kokis esquisse le portrait de Lucien Lemercier, artiste-peintre réputé en proie au doute.

De facture très classique, mais croquées avec assurance dans un style direct et épuré, ces nouvelles confirment que peu importe le format qu’il choisit, Sergio Kokis excelle dans l’art de dépeindre les interrogations métaphysiques de ses personnages, de brosser le tableau plus vrai que nature de leurs paysages intérieurs, hantés par les mensonges et les chimères de l’époque comme par ces vérités qui n’ont pas d’âge.

Bibliographie :
Un dé en bois de chêne, Suzanne Jacob, Boréal, 184 p. | 21,95$
Dissimulations, Sergio Kokis, Lévesque éditeur, 242 p. | 25$

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