Gens de ce pays

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Notre libraire d'un jour pour la présente édition du journal, Gilles Vigneault, a chanté la verve des gens de ce pays, qu'il a décrits comme des «gens de paroles». Et il va sans dire que le romancier André Girard, qui signe Port-Alfred Plaza, lui donne amplement raison. Mais ce pays est habité par une autre faune, ainsi que l'illustrent La Gifle de la romancière Roxanne Bouchard et Storyville de la poète Karen Ricard.

Gens de paroles
Si l’on en croit le romancier japonais Mishima, évoqué brièvement dans Port-Alfred Plaza, «la plupart des gens mentent pour dissimuler, alors que les écrivains et les artistes mentent pour révéler». Savoureuse formule que l’on rapprochera d’une autre, plus connue, selon laquelle le roman, c’est ce mensonge qui dit vrai. André Girard, qui signe ici son cinquième en 16 ans, est un adepte de la vérité: ses personnages, leur psychologie, leurs joies et leurs déveines, les lieux qu’il leur fait habiter, tout cela nous a toujours été livré dans une absolue vérité qui est celle des écrivains en pleine maîtrise de leur art. Ce souci de la vérité a toujours été l’une de ses grandes forces, qu’avaient d’ailleurs saluées les jurys du Prix Robert-Cliche et du Prix de la Découverte littéraire Sag-Lac en primant son premier opus, Deux semaines en septembre, en 1991.

Port-Alfred, pour ceux et celles qui l’ignorent, c’est l’une des trois villes fusionnées en 1976 (les autres étant Bagotville et Grande-Baie) pour fonder l’agglomération urbaine de La Baie, elle-même désormais fondue dans ce vaste ensemble éparpillé et baptisé Ville de Saguenay. Authentique institution locale, le désormais cinquantenaire hôtel Plaza fait figure d’épicentre de la vie des citoyens et citoyennes, de lieu de rencontres, de source des rumeurs, comme c’est le cas de bien des tavernes doublées d’auberges partout sur le territoire. Mais une ville portuaire, même toute petite, n’est pas tout à fait comme n’importe quelle municipalité de l’arrière-pays. Elle a vue sur la mer, sur l’horizon, sur l’ailleurs; elle accueille les marins, les étrangers de passage; elle constitue l’interface entre l’ici et l’ailleurs, le théâtre de la rencontre de l’Autre.

Tels sont d’ailleurs les thèmes qu’aborde Girard dans ce roman polyphonique où un doctorant en muséologie, Étienne, abandonne sa thèse pour se consacrer à l’écriture du roman inspirée des récits de la vie des gens de Port-Alfred, tels qu’enregistrés sur cassette par un autre étudiant, de passage dans la ville. Ces témoignages s’entrecroisent, s’entrelacent, finement orchestrés par le maestro Girard, alors qu’émergent du chœur des personnages aussi attachants qu’inoubliables: ce chauffeur de taxi épris d’aventure, ce manœuvre friand de lecture, cette prostituée sur le déclin, et enfin Joanna, l’audacieuse Joanna, dont on ne peut que s’amouracher… En bref, du grand art!

Gens de gestes
On parle aussi pas mal dans le deuxième bouquin signée Roxanne Bouchard, elle aussi révélée par un premier roman, Whisky et paraboles, doublement primé par le Prix Robert-Cliche 2005 et le Grand Prix de la relève Archambault 2007. On traite notamment des tenants et aboutissants d’un acte qui sera posé, et pas sans conséquence. Il donne son titre à La Gifle, cette novella faisant partie de la première fournée de Coups de tête, nouvelle maison d’édition dirigée par Michel Vézina, qui compte faire une spécialité des récits brefs de littérature de gare de qualité.

Qui dit littérature de gare entend d’ordinaire polar, mais ce n’est pas le cas ici, même si une partie de l’intérêt de cette courte fable tient au mince mystère de savoir qui la recevra et qui la donnera, cette fameuse gifle. Le héros de Roxanne Bouchard, le futur giflé, se nomme François Levasseur. Artiste peintre un peu raté sur les bords, né de père québécois manquant et de mama italienne castratrice, il gagne sa vie à peindre le portrait de distinguées dames anglos qui s’intéressent à un autre coup de pinceau que celui qu’il donne sur la toile, si vous me pardonnez le sous-entendu grivois. L’histoire se déroule dans le Bas-du-Fleuve où, la romancière me l’apprend, vit une communauté italienne assez importante. Au cœur de l’intrigue, il y a ce mariage italien auquel assiste François Levasseur ainsi que les quatre potentielles gifleuses: la mama susmentionnée, la future mariée, la petite amie du peintre et sa maîtresse, un quatuor de femmes au tempérament enflammé d’Italiennes, justement.

Écrit avec juste ce qu’il faut de vivacité, d’intelligence et de drôlerie, ce petit roman aux accents de conte confirme que, décidément, la charmante Roxanne Bouchard est une nouvelle voix sur laquelle il faudra compter.

Gens de mémoire et d’errance
Dans Storyville, son troisième livre de poésie, Karen Ricard écrit: «Le dérangement est ailleurs, au fond des esprits devenus sans allégeances, dans ces replis de soi où les pluies n’en finissent jamais de tomber, les racines ne tiennent plus et la mémoire s’y noie. Une mère aux marais morts, legs d’empreintes mnésiques.» Cette mère par moments absente, qui erre au loin même quand elle est pourtant là à écouter des complaintes country à la radio, n’est qu’une des figures de l’errance qui peuplent ce recueil de prose finement ciselée.

À l’image de cette femme troublée, évoquée avec une émotion d’autant plus forte qu’elle fait fi de toute sensiblerie, se superposent celles de tout un peuple victime d’un dérangement encore plus grand, un peuple dont la poète traque le souvenir dans les rues dévastées de la Nouvelle-Orléans et de ses quartiers les plus célèbres. Par des effets de fondu proprement cinématographiques, les repères géographiques et historiques s’entremêlent, long travelling on the road au son des blues du terroir et de ces chansons entonnées dans un français désormais métissé. Maîtresse absolue de ces effets, Karen Ricard raconte à coups de petits paragraphes l’irrémédiable dérive d’un continent.

Il est toujours un peu délicat pour un chroniqueur d’aborder l’œuvre d’un écrivain appartenant au cercle de ses proches, mais je le fais ici avec d’autant plus d’aise que Storyville réaffirme sans équivoque les qualités stylistiques exceptionnelles qui avaient valu à Ricard de se classer parmi les finalistes du Prix Émile-Nelligan avec Suite pour fantômes en 2003.

Bibliographie :
Port-Alfred Plaza, André Girard, Québec-Amérique, 208 p., 22,95$
La Gifle, Roxanne Bouchard, Coups de tête, 112 p., 10,95$
Storyville, Karen Ricard, Éditions du Noroît, 78 p., 15,95$

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