Tueurs en série: aux racines du mal!

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Qu'ils soient tristement réels comme Jack l'Éventreur, Ted Bundy, Albert de Salvo alias l'Étrangleur de Boston, ou horriblement fictifs comme Hannibal Lecter ou Dexter et compagnie, les tueurs en série sont des icônes majeures de la culture de masse dont ils investissent les principaux médias: cinéma, bandes dessinées, littérature, séries télévisées, etc. En 1995, j'avais recensé pas loin de mille titres dans Les fils de Jack l'Éventreur (Nota bene), un guide de lecture des romans de tueurs en série. Aujourd'hui, une mise à jour de cette bibliographie thématique comporterait trois ou quatre fois plus d'entrées tellement le personnage est populaire.

Curieusement, alors que tous les amateurs connaissent les tueurs emblématiques de Thomas Harris ou de James Ellroy, il aura fallu attendre plus de trente ans pour que paraisse enfin en traduction française le chef-d’oeuvre fondateur du serial killer littéraire, By Reason of Insanity, de Shane Stevens, sous le titre Au-delà du mal. Qualifié de «Citizen Kane du roman de serial killer», ce récit terrifiant raconte, sur un mode quasi journalistique, le parcours effrayant d’un de ces psychopathes, depuis son enfance jusqu’à sa mort tragique. À 10 ans, Thomas Bishop assassine sa mère abusive et brûle son cadavre. Cette femme névrosée, persuadée que l’enfant était le fils du célèbre Caryl Chessman (voleur et violeur américain condamné à mort), le battait régulièrement tout en lui inculquant la haine des femmes. Placé dans un institut psychiatrique, Bishop s’en échappe quinze ans plus tard, en endossant une nouvelle identité. Commence alors une cavale meurtrière hallucinante à travers les États-Unis, au cours de laquelle il va exécuter sauvagement des dizaines de femmes qui lui rappellent la mère détestée. En même temps, une chasse à l’homme sans précédent s’organise pour traquer cet assassin hors norme. Car Bishop est un jeune homme intelligent, séduisant et beau parleur, qui plaît aux femmes. C’est aussi un tueur sadique de la pire espèce qui ne connaît aucune pitié. D’un réalisme cru, ce récit dérangeant, sans concession, raconte comment on fabrique un monstre en nous entraînant aux racines du mal. C’est aussi un polar parfaitement réussi, au suspense prenant et dont la dernière phrase vous laissera perplexe. Du grand art!

Autre plongée dans les noirceurs de l’âme humaine, Les enfants du néant d’Olivier Descosse est un thriller qui privilégie les scènes d’action. Spécialiste des profils criminels, François Marchand est un psychanalyste recyclé dans la chasse aux tueurs en série. Aidé par Julia Drouot, une jeune enquêtrice d’élite, il est confronté à des meurtres barbares, sans logique appa rente: quelqu’un massacre des adolescents! Aux antipodes de l’approche documentaire choisie par Shane Stevens, ce récit au suspense soutenu est l’exemple type de l’intrigue «fabriquée» où l’auteur privilégie les effets de surprise, les fausses pistes, pour mieux nous embobiner et préparer une finale surprenante, spectaculaire.

Rien à redire: la recette fonctionne! Descosse nous entraîne à vive allure dans cette chasse trépidante où le gibier est un tueur dont la folie et l’ingéniosité semblent n’avoir aucune limite. Quant à son identité, je mets au défi les plus futés, les plus aguerris des lecteurs, de la deviner. Mission impossible…

Autre «spécialiste» des romans de tueurs en série, Maxime Chattam est sans aucun doute le champion toutes catégories des explorateurs de l’horreur. Chacun de ces récits relate une nouvelle descente aux enfers. Il faut un estomac solide pour s’aventurer dans ses histoires plus sanglantes les unes que les autres. La promesse des ténèbres (Albin Michel, 428 p., 29,95$) ne fait pas exception à la règle. L’action se passe à New York où le journaliste Brady O’Donnel fait la rencontre de Ruby, une femme envoûtante qui se suicide devant lui, entraînant le reporter dans une aventure infernale au coeur des souterrains de Manhattan, un labyrinthe terrifiant peuplé de créatures étranges, véritables rejets de l’humanité, et où des hommes se déguisent en vampires pour se repaître de la vie des autres. À son corps défendant, Brady enquête sur l’industrie pornographique version extrême, ce qui l’amène à «la promesse des ténèbres», pendant que sa compagne, flic d’élite, ignore que son mari trempe dans l’affaire sur laquelle elle enquête. Dur, violent, d’une noirceur totale, ce livre au dénouement hallucinant n’est pas pour les âmes sensibles, car l’univers phantasmatique de Chattam, un habile conteur, grouille de détraqués qui rivalisent d’imagination pour commettre les pires excès. Et pourtant, il sait nous accrocher et on en redemande…

Comparé à cette odyssée terrifiante dans l’Hadès, Actionnaire principal, de Petros Markaris, a des airs de croisière en Méditerranée, sauf que ladite croisière est brutalement interrompue par des terroristes qui investissent le navire et tiennent en otage la fille du commissaire Charitos. Comble de malheur, un fou furieux sévit à Athènes en exécutant une à une des vedettes de la publicité, dont il exige la suppression à la télévision et à la radio. Plus «classique» que les thrillers précédents, cette histoire qui a pour toile de fond la capitale de la Grèce, sa chaleur et ses embouteillages proverbiaux, met en scène des personnages plus attachants, plus «normaux». Même l’assassin, plutôt atypique, sait quelque peu attirer notre sympathie: ses revendications font écho à nos désirs secrets de régler une fois pour toutes le sort de la maudite pub! Il n’en est pas moins impitoyable et diablement retors.

En terminant, je voudrais signaler la parution d’un petit ouvrage intitulé Le polar dans lequel Daniel Fondanèche et Audrey Bonnemaison (Le Cavalier Bleu, 130 p., 18,95$) exécutent en série… les idées reçues sur notre genre favori: les polars sont mal écrits, ne sont pas de la littérature, ils donnent de mauvaises idées, racontent toujours la même histoire et autres fariboles véhiculées par des ignorants qui n’ont jamais daigné en lire. Cette brève mais sympathique défense et illustration de notre genre favori mérite bien un petit détour!

Bibliographie :
Au-delà du mal, Shane Stevens, Sonatine, 766 p. | 39,95$
Les enfants du Néant, Olivier Descosses, Michel Lafon, 436 p. | 29,95$
Actionnaire principal, Petros Markaris, Seuil, 382 p. | 34,95$

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