Cauchemars américains

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On dit du roman policier qu'il est un baromètre sûr des valeurs d'une société. Manipulations politiques, corruption institutionnalisée, terrorisme, brutalité policière, fraudes financières, pertes de valeurs morales et violence omniprésente : à la lecture des romans noirs écrits par des Américains depuis quelques années, il faut croire que le rêve états-unien est en pleine débandade. Voici quatre livres qui témoignent des nouveaux cauchemars de l'Amérique du XXIe siècle.

Quand la poussière retombe

Les Américains ont du mal à se remettre du 11 septembre et, contrairement aux auteurs de quelques textes aux accents de vengeance, peu d’entre eux ont réussi à digérer cette tragédie, à prendre assez de recul pour en intégrer les conséquences dans la vie de leurs personnages. Pourtant, Lawrence Block a réussi ce tour de force dans Lendemains de terreur, un roman exceptionnel, empreint d’un amour inconditionnel de New York, cette mégalopole des extrêmes à jamais meurtrie. Block nous présente une galerie de personnages inoubliables aux destins croisés dont la vie s’accélère au fil d’une intrigue serrée. Gerry Pankow, homosexuel, ex-alcoolique, ex-toxicomane et obsédé du sexe, commence sa journée par trois bars et un bordel pour y faire le ménage. Il travaille aussi chez des particuliers comme Marilyn Fairchild, dont il nettoie minutieusement l’appartement avant de découvrir son corps étranglé. Malchance ou plan délibéré, Pankow découvrira plusieurs meurtres sauvages sur les différents lieux où il travaille.

Pour sa part, Susan Pommerance tient une petite galerie pour peintres non conformistes. En fait, elle convertit sa vie et son corps en une véritable œuvre d’art, création qui traversera le roman avec des relents de souffre. Francis Buckram, ancien chef de la police qui veut devenir maire de New York, s’y frottera et s’y brûlera ! L’avocat et ami de Susan, Maury Winters, se laisse quant à lui mourir d’un cancer, sans avertir ses proches, avec une pointe de désinvolture mélancolique. Il défendra néanmoins John Creighton, stéréotype de l’écrivain méconnu, barbu, bourru, gros buveur et gros fumeur de Camel sans filtre, amateur de jazz et suspect idéal, puisqu’il ne se souvient pas vraiment de ce qu’il a fait avec la victime le soir du premier meurtre. Enfin, un improbable tueur en série, le Charpentier, lui-même victime du 11 septembre, cherche sa rédemption et celle de sa ville en empruntant une faille de son esprit. Portrait saisissant de New York, réflexion sur la mort et la renaissance, roman complexe, moderne, à la fois très dur et émouvant, à l’érotisme exacerbé (moralistes s’abstenir !) et aux personnages qui vous hanteront longtemps, Lendemains de terreur tranche par sa complexité sur les autres romans de Block. Un bon suspense, mais surtout un très grand roman .

Les portes de l’enfer

Boston Teran nous fait vivre un tout autre cauchemar : celui d’une Amérique corrompue, violente, aux valeurs morales en miettes. Satan dans le désert s’ouvre sur un massacre rituel d’un couple et l’enlèvement d’une fillette, Gabi. À la manière d’un road movie, l’action nous entraîne sur les pas de Bob Hightower, père de la petite et ex-mari de la sacrifiée, policier conservateur et tabletté d’une petite ville de Californie située près de la frontière mexicaine. Aidé d’une ex-junkie, Case, Hishtower s’enfoncera dans le désert à la recherche de la fillette. Ils y retrouveront finalement Cyrus, chef de la secte, un fou furieux, qui voue un culte à la violence gratuite qu’il enrobe d’une philosophie nihiliste, et sa bande de junkies, tous plus malades les uns que les autres. Meurtres de sang-froid, tortures, viols : rien ne nous est épargné. Tous les personnages sont écorchés, surtout les notables bien-pensants. On ne sort pas indemne d’un roman de Boston Teran, qui donne au roman noir un vocabulaire et un souffle. Cette langue aux accents lyriques de la violence et de la noirceur s’insinue en nous et nous hante longtemps. Satan dans le désert est un roman puissant à ne pas mettre entre toutes les mains.

Welcome to the Jungle

Georges Pelecanos est également un maître du roman noir, mais son registre est fort différent. Son détective privé afro-américain, Derek Strange, opère dans la banlieue noire de Washington, un milieu où les chefs de gangs de rue sont des modèles de réussite pour les jeunes Noirs. Derek est un pur, mû par des idéaux sociaux. Sa motivation est sociale. Il veut donner une chance à ces jeunes Noirs et rien n’est plus valorisant pour lui que de réussir à en sauver quelques-uns, notamment en les enrôlant dans l’équipe de football dont il est l’entraîneur. Dans Soul Circus, Derek travaille pour l’avocat de Granville Olivier, un truand menacé d’une condamnation à mort. L’enquêteur se trouve bientôt pris entre deux gangs qui veulent se partager le territoire du malfrat emprisonné. Aidé de son ami, l’ex-policier blanc Terry Quinn, il tente de protéger jusqu’au procès le seul témoin qui ose transgresser la loi du silence et déterre des secrets explosifs. La patience du détective, sa constance morale dans un métier où les revers sont beaucoup plus importants que les réussites, sa volonté de ne pas hurler avec les loups (il ne porte pas d’armes) dans un monde corrompu, seront cette fois mises à dure épreuve. Le livre le plus désespéré de Pelecanos, qui entraîne son héros à deux pas de l’abîme.

Dans la mire

Enfin, Greg Rucka nous revient avec un autre très bon suspense mettant en scène son héros spécialiste de la protection rapprochée, Attikus Kodiak. Dans Écran de fumée, Jeremiah Pugh, un chercheur en biologie médicale qui travaillait pour une multinationale du tabac, l’impose comme garde du corps à l’agence chargée de sa protection. Pugh, un original qui fait des collages contre le tabagisme avec des publicités de cigarettes, est le témoin principal dans un procès intenté contre les compagnies de tabac possède non seulement des preuves de malversations, mais il peut impliquer ses anciens patrons dans des pratiques volontaires destinées à rendre les fumeurs encore plus dépendants. Quand on a l’habitude de prendre des décisions qui tuent des milliers de gens, qu’est ce qu’un petit meurtre ? Le pas est vite franchi et la tête de Pugh est mise à prix. Le tueur professionnel engagé est une des tueuses les plus redoutables au monde : Drama. Greg Rucka est plus connu comme auteur de bandes dessinées. Il est habitué aux découpages serrés et aux dialogues qui vont à l’essentiel. Mais son personnage, loin d’être un superhéros, est attachant et humain. Un bon polar, sans prétention et dont le sujet est particulièrement actuel.

Bibliographie :
Lendemains de terreur, Lawrence Block, Seuil, coll. Policiers
Satan dans le désert, Boston Teran, Éditions du Masque
Soul Circus, George Pelecanos, Éditions de l’Olivier, coll. Soul Fiction
Écran de fumée, Greg Rucka, Éditions du Masque

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