La Parole est au silence

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Il semble paradoxal d'affirmer que tout commence par une fin. Ainsi, et ce malgré son côté radical, une rupture, qu'elle s'incarne dans l'épreuve de la maladie ou de la mort, peut signifier une résurrection. Après tout, certains personnes, aux destins des plus anodins aux plus mouvementés, ont eu droit à une seconde chance… de faire une première impression. Jim Crace, Chad Taylor, Toni Davidson et Giuseppe Pontiggia prouvent, par le biais de leurs œuvres chargées d'émotions, d'étranges rencontres et de macabres rendez-vous, qu'il y a toujours de la lumière au bout du tunnel.

Dernière Cène

Chacun de nous, à travers ses gestes, laisse une empreinte à la surface du monde. Que cette trace survive est une autre histoire. Dans cet esprit, L’Étreinte du poisson, de Jim Crace, vient à la rescousse du silence des morts en lui substituant une symphonie tonitruante et bouillonnante de vie. Pendant six jours, les cadavres de Joseph et de Celice, un couple de passants venus s’aimer sur la plage où ils s’étaient pour la première fois enlacés, vont suivre le rythme du macabre ballet de la putréfaction. Pendant six jours aussi, la fille du couple, en froid avec son passé, cherchera désespérément à rejoindre ses parents. Avec une précision de chirurgien, Crace extrait de la chair abandonnée sur le sable un flot de souvenirs qui débute par la difficile reconstitution des meurtres, aussi splendide que repoussante.

L’auteur embrasse autant le spectacle de la dématérialisation des dépouilles par les insectes et les oiseaux que celui de leurs souvenirs de jeunesse avec une grâce impossible, voire musicale, tant la traduction de Maryse Leynaud résonne harmonieusement chez un lecteur poussé à la limite de l’effroi et de l’enchantement. Aussi froide et gluante qu’il puisse paraître, L’Étreinte du poisson évoque cependant un spectacle baroque et hyperréaliste qui ne laisse pas intact. En élaborant ce subtil jeu sur les limites de la mémoire et en le construisant à la manière d’un épilogue, l’écrivain sait rendre honneur à ces petits moments qui forment l’existence de deux innocents, coupables d’avoir voulu un instant revivre une brève et légitime passion.

Noir intervalle

Shirker, le troisième opus — et non pas le premier, comme le mentionne l’éditeur — très remarqué de l’écrivain néo-zélandais Chad Taylor, s’inscrit aussi dans cette lignée d’œuvres qui débutent par une fin. En effet, les premières pages nous présentent un homme défenestré qui, prenant la parole, se propose de nous résumer la longue chute qui l’a mené jusqu’à un plongeon fatal. Admis par erreur sur la scène d’un crime particulièrement repoussant (un vieil homme qui s’est saigné à blanc en tentant de s’échapper d’un conteneur rempli de verre cassé), Ellerslie Penrose ramasse le portefeuille de la victime et décide de se lancer dans sa propre enquête. Le hic, c’est que le mort du conteneur a eu le temps d’inscrire avec son sang la lettre « P », comme Penrose, sur le couvercle. Harcelé par Tangiers, un inspecteur junkie, le narrateur se lance dans une abracadabrante histoire reliée au journal intime d’un certain Palmer (encore un « p »), à des photos osées de l’époque victorienne et à des jumeaux sortis de e part.

Lointain cousin de Moon Palace ou du déroutant Cité de verre de Paul Auster, Shirker roule sur une mécanique classique pour construire une histoire aux ramifications surprenantes. Ainsi, sur le schèmes usés du polar classique (la vamp, la nuit et le truand), Taylor tisse un récit d’une singulière noirceur, rejeton des esprits conjoints de Conan Doyle, mentor de l’inspecteur Tangiers, et de David Lynch. Ces deux pôles, pourtant fort éloignés, se retrouvent au sein de la devise de Sherlock Holmes, qui recommande de considérer l’impossible lorsque toutes les explications ont échoué. Voilà une des pistes à suivre pour apprécier à sa juste valeur ce formidable récit gothique.

Blessures

« Audacieux », « courageux », « complexe », « livre-culte » : autant de qualificatifs tapageurs attribués — et amplement mérités — par la presse anglo-saxonne à Cicatrices, de Toni Davidson. En effet, ce premier roman révèle les surprenantes destinées de deux êtres blessés par la vie qui disparaissent du monde des vivants pour rejoindre un ailleurs fait de terreur constante, entrecoupée par les appels de Tad, leur psychologue qu’on suppose bienveillant. Click, qui voit la vie en clichés (tous retrouvés et présentés comme pièces à conviction) et Fright, qui ne peut parler qu’en présence d’une enregistreuse seulement, décrivent les coups et blessures qu’ils ont subis en bas âge. Tad tente l’impossible pour créer le choc qui expulserait ses patients de leurs cocons comme la vermine d’un fruit, mais en vain.

Les expériences relatées dans Cicatrices laissent bien sûr un goût âcre, mais elles dressent un vibrant réquisitoire contre les pseudo-médecins qui, à force d’examiner les problèmes des autres, en oublient les leurs. Qu’arrive-t-il lorsque le thérapeute déraille ? Le roman de Davidson propose en fin de compte une enquête fascinante, mais toutefois exigeante, au cœur des ténèbres humaines.

Renaître en boitant

Il n’est jamais facile d’écrire le handicap, cet état difficile tant pour un enfant que pour ses parents qui doivent renaître après l’épreuve. Ce sont les mots qui boitent alors, frappés par une étrange infirmité venue d’on ne sait où. Pourtant, ce problème se vit et s’écrit merveilleusement bien. Nés deux fois de Giuseppe Pontiggia en constitue l’illustration la plus éloquente. Dans une prose serrée qui cache sous une apparente colère une profonde blessure et un ardent besoin de vérité, l’auteur, lui-même confronté à l’éducation d’un enfant affecté d’une démarche chaloupée, raconte le rude parcours qu’il faut accomplir avant de prétendre vivre en harmonie avec la différence. Car, en filigrane du récit de cet enseignant qui voit son fils grandir en s’éloignant des autres gamins « conformes » à certains standards physiques établis par la société, c’est de la notion de la normalité qu’il s’agit dans cet ouvrage bouleversant. Aussi dure et cruelle que puisse paraître l’affirmation, elle trahit une certaine réalité : les handicapés, au sein d’une société fondée sur le rendement, comptent autant que les morts. Il faut, pour prendre sa place, naître une deuxième fois.

En écrivain éclairé, Pontiggia a préféré la vérité au mélodrame, l’évocation respectueuse du difficile quotidien des « autres » à l’exploitation de notre mièvre sens civique. Parce qu’il ose regarder en face le handicap, Pontiggia réapprend donc aux mots à marcher dans le bon chemin, celui qui mène au chef-d’œuvre.

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L’Étreinte du poisson, Jim Crace, Rivages
Shirker, Chad Taylor, Christian Bourgois
Cicatrices, Toni Davidson, Au Diable Vauvert
Nés deux fois, Giuseppe Pontiggia, Seuil

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