La mort de l’identité

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Quatre ans après son magnifique et poignant Jan Karski, Yannick Haenel s’intéresse à nouveau aux sans-voix de l’histoire avec Les Renards pâles. L’auteur français plonge cette fois dans la France contemporaine et donne la parole aux sans-papiers, cette population sacrifiée, exclue et chassée d’un pays qui fait la sourde oreille à son égard. 

Haenel retrouve Jean Deichel, un personnage qu’il met en scène dans plusieurs de ses romans, ici Parisien sans-emploi qui choisit de vivre dans sa voiture, s’excluant volontairement de la société pour vivre dans cette marge silencieuse à laquelle l’auteur dédie le livre. Le chômeur rejoint la communauté des « sans » (sans-papiers, sans-abri et sans-emploi) et, plutôt que de s’apitoyer sur son sort, le vagabond trouve sa force dans ce mode de vie hors des cadres, dans ce qu’il nomme « l’intervalle », ce vide qui lui permet d’échapper à la logique des lois et du système qui excluent. Alors qu’un nouveau président de la République prend le pouvoir, il se demande : « Expulsé de ma propre vie, n’était-ce pas plutôt moi, l’élu? »

Se ralliant aux Renards pâles, groupe constitué de Maliens luttant pour la reconnaissance des exclus, Deichel découvre un « contre-monde » parallèle prônant le retournement, révélé par de mystérieux graffitis d’un personnage qu’il baptise Godot. Ces anarchistes attendent effectivement le changement comme les vagabonds de Beckett, mais le font de manière active, retournant la logique de l’exclusion à leur avantage, à l’instar du Renard pâle, ce Dieu africain de la destruction qui crée le désordre dans la cosmogonie des Dogons du Mali en s’arrachant à son placenta et en s’attaquant à son père dont il conteste l’ordre. Les rebelles du roman d’Haenel opposent aussi au monde capitaliste leur liberté qui s’exprime par d’étranges rituels funèbres : la destruction de leurs papiers, le brûlement de leurs doigts pour faire disparaître leurs empreintes digitales et l’emprunt de noms pour récuser l’appartenance. Vivant dans l’absence, ils incarnent la face obscure, vicieuse, de la République à une époque où « la police a remplacé la politique », dans une société de surveillance qui « a besoin que nous ayons une identité pour nous contrôler ». En la détruisant, ces insoumis « intériorisent le néant » qu’on leur impose. Leurs slogans annoncent l’insurrection finale : « La France, c’est le crime », « Identité = malédiction ».

Divisé en deux parties, le roman d’Haenel propose deux narrations comme un ralliement du solitaire anonyme vers la communauté. Dans la première partie au « je », Jean Deichel raconte les événements qui ont mené à l’insurrection finale, dont la mort de deux Maliens éboueurs poursuivis par la police qui mettra le feu aux poudres, puis dans la seconde partie, l’individu cède sa place à un « nous » révolutionnaire, ces Renards pâles qui manifestent dans les rues de Paris affublés de masques dogons et rejoints par une foule d’Anonymous créant le chaos dans la ville. Avec ce livre coup-de-poing et subversif, parfaitement maîtrisé, Haenel annonce la fin de la société, mais prédit aussi la renaissance du politique par la solitude et appelle à l’utopie d’un monde débarrassé d’identité : un projet qui porte à réfléchir bien au-delà de la France.

Celui qui n’est pas parti
À l’autre bout du spectre, dans la campagne islandaise, levieux Bjarni Gíslason a quant à lui choisi de ne pas quitter sa terre, incapable de suivre jadis la femme qu’il aimait, victime de son attachement au pays plutôt que de son déchirement. Dans La lettre à Helga, ce berger laisse sa maison de retraite pour revenir sur les lieux où il a vécu, écrivant une longue lettre à l’amour de sa vie, Helga, une femme avec qui il a vécu une brève passion amoureuse. Alors que sa femme est morte, que la vieillesse ne lui laisse plus rien à perdre, l’homme fait courir les mots du désir retenus pendant toute une vie vers la bien-aimée, ouvrant grande la porte de son cœur tenu en otage par un désir interdit. Déballant tous ses fantasmes, scènes torrides et charnelles dans la bergerie, jeux de l’amour et de la chair exempts de toute retenue mêlés à de magnifiques tableaux de la nature islandaise, le vieillard libère une vie de silence dans une poésie pastorale sincère et sensuelle, où les bêtes semblent plus humaines que les villageois affamés de ragots. Sous la forme d’une déchirante confession, La lettre à Helga raconte le passage du désir comme celui d’un météore dans la vie routinière et tranquille d’un paysan. D’abord pure fabulation des villageois qui inventent une liaison entre le berger et Helga, la passion naîtra de la rumeur : « Je me mis à avoir envie de toi, Helga […] J’étais plein d’amertume de me voir accuser sans avoir pu goûter à la douce et purifiante saveur du crime. » Une fois l’acte accompli, la rumeur s’éteint, « comme si les ragots n’avaient été, au fond, qu’une mise en demeure impérative de la nature réclamant nos rapports ».

Chantant la beauté et la fatalité de cet amour caché qui générera un enfant illégitime, la confession du vieux Bjarni est aussi le cri souffrant d’un homme qui, au crépuscule de sa vie, doit admettre que « l’attirance sans cesse refoulée dans le cœur d’un homme éclate au grand jour, face à la mort. » À l’invitation d’Helga de quitter sa contrée pour vivre ensemble à la ville, Bjarni n’a pas su dire oui, refusant d’abandonner sa terre bien-aimée pour un monde impersonnel, défendant la vraie nature du paysan qui voit dans l’exil une infidélité plus grave que celle du lit. Mais en se dérobant du grand amour, l’homme est resté esclave d’un désir immortel.

Écrit avec une économie de mots qui en intensifie la dimension tragique, La lettre à Helga déborde pourtant de joie et de sensualité tant est vive la passion dévoilée par cet homme encore amoureux s’adressant trop tard à la femme de sa vie et regardant en face, plutôt que de s’apitoyer sur son malheur, la force et la puissance de sentiments qui, malgré leur enfermement, n’ont jamais perdu de leur vigueur. On admire la clairvoyance de ce paysan qui s’interroge toujours sur le pourquoi de ce choix à contre-courant de son désir, qu’il met en partie sur le dos d’une éducation chrétienne sans pour autant ménager sa lâcheté, observant que rien comme la distance n’attise autant le désir. Un livre qui arrache les larmes à tous ceux et celles qui ont déjà renoncé à l’amour avant qu’il ne s’éteigne

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