Dehors, novembre !

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Les saisons passent et mes sentiments envers le mois de novembre se font de plus en plus partagés, oscillant entre joie et découragement. Une visite au Salon du livre de Montréal, Mecque des amoureux du livre, suffit cependant à convaincre à peu près n'importe qui qu'en ces temps incertains où éditeurs et librairies s'inquiètent de la fragmentation de l'industrie (ou de sa concentration, selon le point de vue), la littérature mondiale se montre toujours aussi riche en découvertes. En librairie, toutefois, où ce mois des morts coïncide avec le débarquement des nouveautés d'avant Noël, la bataille fait rage pour les quelques pouces de rayonnage croulant déjà sous le poids des concurrents. Faut-il condamner ou bénir novembre ?

C’est donc dans cet état proche de l’ivresse que je déambulais à travers les allées du dernier Salon du livre de Montréal, taraudé de toutes parts par ces romans tentants qui, malheureusement, n’attirent souvent qu’une poignée de lecteurs. Tant de livres attendent patiemment sur les étagères qu’un quidam s’attarde et daigne leur donner une chance ; tant de livres dénichés au hasard entre ces stands identifiés par un numéro, rappel étrange que le «bouquinage» ressemble parfois au parcours d’un  Livre dont vous êtes le héros»… Passez au 345. Si vous désirez aller à droite, rendez-vous au 234 puis descendez l’allée jusqu’au 132… Et pendant que Nathalie Simard, martyre et sainte, recueillait les confessions d’autres victimes de l’horreur humaine, que le kiosque 516 provoquait par ses propos sur le copinage dans le monde de l’édition, et que le numéro 611 vibrait par conséquent d’une ire terrible, plusieurs drames dignes de mention se jouaient en silence. Entre les pages des livres, cette fois.

Déterminé à ne pas me laisser abattre devant l’énormité de la tâche et d’éviter de laisser sur la touche quelques romans fabuleux, j’ai dressé un parcours du combattant-lecteur, sorte de tracé chaotique de numéro en numéro.

Débutons avec le stand 131/Leméac, où reposaient quelques piles de Brooklyn Follies, dernier opus de Paul Auster, une cuvée somme toute agréable de la part de l’auteur de Moon Palace qui, avec les années, affiche un moralisme un peu dérangeant. L’art de conter y est, les intrigues aussi, entremêlées selon une logique qui nous échappe souvent — d’où le charme de l’univers austérien. Mais cet impressionnant édifice cache un désarroi certain, conséquence inévitable d’un 11 Septembre dont nous ressentirons encore longtemps l’onde de choc. S’il séduira les fidèles, Brooklyn Follies ne doit cependant pas être rangé au nombre des «grands» Auster.

Pour un récit plus optimiste mais non moins dénué de profondeur, il suffit de lorgner vers La Formule préférée du professeur de Yoko Ogawa. Leméac a eu la bonne idée de coéditer avec Actes Sud une œuvre de cette analyste de l’âme humaine dont la prose s’affine avec le temps. Et si vous avez une heure à tuer en attendant que votre ami ait fait signer son exemplaire du Roman des Jardin (stand 669) ou d’Amos d’Aragon (stand 516), glissez le mince Un retour d’Alberto Manguel dans votre poche et laissez-vous emporter dans un espace trouble où se confondent réel et fantasmagorie, allusions à l’Argentine et influence de Borges. En ouvrant son catalogue à ces auteurs étrangers, Leméac montre la voie vers un partenariat courageux entre l’Europe et le Québec. Et puisqu’il est question de courage, un détour par le stand 740 (Éditions Robert Laffont) s’impose, car l’on met la main sur À servir chambré, petit miracle de la littérature américaine signé Nicholson Baker, auteur du chef-d’œuvre Point d’orgue. L’édition en format de poche de À servir…, divagation d’une vingtaine de minutes (le temps de donner un biberon) d’un narrateur fort prolixe sur l’importance de la virgule, la joie de la lecture sur le trône, la technologie ou le miracle journalier que procure un enfant devrait (on l’espère à tout le moins), être lu sans faute. Non loin de là, au numéro 641, l’on tombe sur Le Monde connu d’Edward P. Jones, passé sous silence au Québec. Encore une victime innocente de l’abondance des nouveautés, et ce, quoique ce roman ait remporté les Pulitzer, National Book Critics Circle Award et Impac Dublin Award. N’hésitez pas à accorder le temps qu’il faut à ce roman de Jones : c’est une épopée sudiste au souffle magnifique.

Pas de temps à perdre : dirigeons-nous maintenant vers le stand 611, où attend une fiction qui, malgré un accueil discret de la presse, constitue un véritable choc : La Bibliothèque du géographe de Jon Fasman, élégant croisement entre les romans historique et policier rédigé par une jeune écrivain à la plume incroyablement assurée. Le tout se dévore lentement, avec respect et admiration. Il serait dommage de ne pas s’y arrêter, puisqu’il s’agit d’une des plus extraordinaires entrées en littérature des dernières années. Toujours au 611, on remarque quelques exemplaires du tumultueux Les Chutes de la prolifique Joyce Carol Oates (Prix Femina étranger 2005), récit sombre et complexe sur fond de malédiction et de mort tissé soigneusement par cette écrivaine qui, bon an mal an, frôle le Nobel. Un peu plus loin, on découvre La Mélopée de l’ail paradisiaque, portrait mordant de la Chine comme seul sait en dresser Mo Yan, aussi auteur de Beaux seins, belles fesses, le pavé que l’on a surnommé «le Cent ans de solitude chinois», et dont quelques copies poche côtoient des dizaines d’autres promesses de dépaysement à moindre coût.

Dernier arrêt au stand 304/Gallimard, où niche le très beau Neige d’Orhan Pamuk (Prix Médicis étranger 2005), dernier roman de l’auteur de Mon nom est rouge. Œuvre racée sur fond de troubles politiques et d’extrémisme religieux, Neige peut être considéré comme l’œuvre la plus achevée de l’écrivain turc, récipiendaire du Prix de la paix des libraires allemands, et qui fait aujourd’hui face à un possible emprisonnement en raison de ses prises de position contre l’aveuglement de son pays envers le génocide arménien. Une fiction lucide et belle, comme tant d’autres qui attendent encore dans les stands mais qui, faute d’espace — encore et toujours cette malédiction —, ne pourront avoir droit de cité ici.

Or, ne vous découragez pas ; le Salon est certes fini, mais les librairies débordent toujours de promesses. Il suffit de succomber à la curiosité qui est, décidément, le plus beau défaut du monde !

Bibliographie :
Brooklyn Follies, Paul Auster, Actes Sud/Leméac, 363 p., 32,95 $
La Formule préférée du professeur, Yoko Ogawa, Actes Sud/Leméac, 246 p., 29,95 $
Un retour, Alberto Manguel, Actes Sud/Leméac, 78 p., 19,95 $
À servir chambré, Nicholson Baker, Éditions Robert Laffont, coll. Pavillons Poche, 182 p., 16,95 $
Le Monde connu, Edward P. Jones, Éditions Albin Michel, coll. Les Grandes Traductions, 512 p., 34,95 $
La Bibliothèque du géographe, Jon Fasman, Seuil, coll. Cadre vert, 396 p., 32,95 $
Les Chutes, Joyce Carol Oates, Éditions Philippe Rey, 504 p., 34,95 $
La Mélopée de l’ail paradisiaque, Mo Yan, Seuil, coll. Cadre vert, 358 p., 39,95 $
Neige, Orhan Pamuk, Gallimard, coll. Du monde entier, 485 p., 39,95 $

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