Pas de droits, pas de chocolat

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Le mercredi 8 octobre 2014, mon roman La Fonction apparaissait avec d’autres à la une du Devoir, accompagné de ce triste titre : La courte échelle tombe de haut. On apprenait dans l’article que tous les employés avaient été licenciés. L’éditrice Hélène Derome restait seule à la barre du bateau en perdition. Pas pour longtemps.

La courte échelle était mon repère, ma base. J’aimais travailler avec ses éditrices, en littérature jeunesse comme en adulte. Je m’y sentais bien entouré, compris, apprécié. En quinze ans, j’y ai grandi.

La suite fut pire que prévu. Hélène Derome nous écrivit deux jours après pour expliquer que « … la seule voie qui reste pour permettre aux œuvres de survivre, aux droits d’auteurs d’être payés et à La courte échelle d’assurer sa pérennité, c’est de trouver un investisseur. Et la seule façon de faire pour permettre à un éditeur de reprendre en mains la maison d’édition, c’est la libérer de sa dette. »

Pas si simple. Nous le comprendrons, le mercredi 15 octobre, lors d’une réunion d’information organisée par l’UNEQ. M. Phaneuf, le syndic de faillite chargé du dossier, estomaque tous les auteurs et illustrateurs qui se sont déplacés. Première nouvelle : le montant de cette fameuse dette dépasse les quatre millions de dollars! La stupéfaction est audible dans la Maison des écrivains. Deuxième coup de théâtre : nous apprenons que – contrairement à ce qui est inscrit dans tous nos contrats – nous ne récupérons pas les droits de nos œuvres à la suite de cette faillite, car la loi fédérale a préséance. Le catalogue constitue même le principal actif à monnayer avec d’éventuels repreneurs. Paradoxalement, nos chances de toucher nos droits impayés sont quasi es, car nous sommes des créanciers de troisième zone. Nos contrats valent de l’or, mais pas pour nous.

Bref, nous n’avons plus rien.

Pour mes trois livres prêts pour la publication, la loi fédérale prévoit que je peux racheter mes droits en contrepartie du travail effectué par La courte échelle. Je viens de perdre 3000 dollars et il faudrait que j’en débourse sûrement autant pour aller me faire publier ailleurs. Joie.

Quelqu’un suggère de monter vite fait une coopérative d’auteurs. Réactions molles. Les écrivains sont des êtres solitaires.

Les médias sociaux s’excitent. Des petits malins nous expliquent que si nous avions pris un agent ou un avocat, tout cela ne serait pas arrivé. Faux! Personne n’a vu la faille dans nos contrats. Nous ramons tous dans la même galère. Le contrat type de l’UNEQ est lui aussi fautif. Comme tous ceux en cours au Québec. Pourtant, la Loi sur la faillite et l’insolvabilité, qui traite du sort des manuscrits et des droits d’auteur dans ce contexte, date de 1985, et pas d’avant-hier.

J’assiste à l’assemblée des créanciers, le vendredi 31 octobre, sans rien apprendre de neuf. Le mardi suivant, le contenu des huit enveloppes d’éventuels repreneurs ne semble pas génial, car le syndic relance l’appel d’offres. Ça part mal. À la date où j’écris ces lignes, le syndic nous informe qu’il étudie de plus près les nouvelles propositions. Difficile de rester optimiste, car l’espoir ne paie pas l’encre pour mon imprimante.

Le 20 novembre, Raymond Talbot, le repreneur retenu par le syndic, m’appelle. Il promet de payer tous mes droits d’auteur, mais me demande de signer d’abord une entente où je m’engage à ne pas récupérer mes droits. Il ne veut pas acheter une coquille vide, mais moi, j’hésite. J’écris et je téléphone partout, ce qui ajoute à ma confusion. Le vendredi 21 à 16 h 30, je reçois un courriel du syndic qui invite tous les auteurs à une réunion d’information avec M. Talbot et sa fille Marie-Eve. Le samedi, dans une salle du Hilton au-dessus du Salon du livre, nous sommes une trentaine. La proposition est simple et franche. Je sens une onde de détente qui se propage. L’offre semble la meilleure pour nous. Je décide de signer.

Ce que je retiens de cette pénible expérience, c’est que les conventions signées avec La courte échelle me lient jusqu’à ma mort, alors que dans mes récents contrats avec d’autres maisons, mes droits n’y sont cédés que pour une durée de cinq ou dix ans. Tout comme je peux conserver ou négocier mes droits d’adaptation. Ce serait la clé pour ne plus me retrouver coincé, comme je le suis maintenant. Mais là encore, j’aimerais qu’on me donne l’heure juste.

Alors, en attendant que la loi fédérale soit modifiée, ou que les juristes démêlent cet écheveau, je souhaite très fort que mes prochains éditeurs ne fassent jamais faillite.

Pendant que chacun défend sa peau, je décide de tourner la page. Je retrouve mon clavier et mes fictions. Je lis l’excellent Manuel d’écriture et de survie de Martin Page. Ses conseils, témoignages et explications me rejoignent. Ils me rappellent que tous les auteurs connaissent des périodes de doute et de découragement, mais continuent de créer malgré tout. Parce que c’est notre bonheur et notre raison de vivre. Une page à la fois.

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