Samuel Archibald et la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur

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Il a reçu le Prix des libraires du Québec pour Arvida, il enseigne à l’UQAM et on reconnaît sa bouille dans les salons du livre ou les médias. Samuel Archibald a certes su tailler sa place dans le milieu littéraire québécois, dans ce monde plus complexe qu’il n’y paraît, mais régi par des gens hautement passionnés. Fier porte-parole de la 18e édition de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur (JMLDA), qui a eu lieu le 23 avril partout à travers le monde, Samuel Archibald a accepté de répondre à nos questions.

Quel est l’objectif de cette journée, qui sera célébrée autant à Arvida qu’à Barcelone?
L’objectif de la JMLDA est, d’une part, de fêter le livre, la lecture et de rappeler l’importance du droit d’auteur. Pour moi, c’est importantde mentionner ces deux volets : ce n’est pas qu’une journée de sensibilisation, ce n’est pas juste une journée de militantisme, c’est d’abord une journée de célébration. Les deux volets sont rassemblés.

Quels sont vos coups de cœur parmi les principales activités organisées cette année pour le 23 avril?
Il y a plus de 350 activités d’organisées cette année. Parmi elles, une a capté mon attention plus que les autres : dans le bout de Saint-Jean-sur-Richelieu, on demande à des élèves de choisir leur coup de cœur littéraire et de soit refaire la page couverture, soit réinventer la fin. Je ne sais pas pourquoi, mais cette activité m’a vraiment accroché lorsque je balayais les activités. Je trouve que c’est vraiment une bonne idée! Pour la JMLDA , ce sont les gens [le grand public ou les organismes] qui proposent leurs activités. On les aide en donnant un petit cachet pour aller chercher des invités, mais ce sont des gens qui partent ensuite avec leurs idées. Des fois, c’est assez étonnant de voir ce qui va ressortir. Cette activité-là m’a frappé beaucoup, probablement parce qu’à 13 ou 14 ans, j’aurais aimé ça faire ça!

En quoi cette cause vous tient-elle à cœur?
La question du droit d’auteur est pour moi une question importante, il faut être sensible à cela aujourd’hui, d’autant plus qu’on est actuellement dans une période de transformation. J’ai beaucoup travaillé là-dessus en faisant des recherches lorsque j’étais étudiant sur le numérique, sur comment le numérique changeait nos façons de lire, nos façons d’écrire. Il faut accepter les changements, d’une part, accepter que les réalités se transforment, mais en même temps, il faut conserver quelque chose à travers tout ça, ne pas être juste dans « Ok, go, on suit le progrès ». C’est sûr qu’avec la Loi C11 qui est passée au fédéral, on essaie d’adapter les lois des droits d’auteur au nouveau support et on se rend compte qu’il y a de plus en plus de craques dans le plancher, de failles qui s’ouvrent. Le droit d’auteur doit être protégé et on doit continuer d’en parler au grand public.

Qu’est-ce que le « droit d’auteur »? À quoi sert-il?
Pour moi, le droit d’auteur n’est pas qu’une question de sous. Le droit d’auteur commence au 18e, 19e siècle, avec entre autres le développement de l’imprimerie. L’objectif est d’arriver à une rémunération pour les exemplaires vendus, mais c’est aussi le droit d’un auteur d’être reconnu comme le créateur de son œuvre. Et ça, c’est l’autre grosse partie qui, à mon sens, doit être défendue, que ce soit en lien avec le numérique, le papier ou Internet, alors qu’il est de plus en plus facile de diffuser un texte. Dans cette facilité de diffusion à travers le monde, c’est de plus en plus facile de copier, d’oublier de mentionner une source, de détourner. Je pense qu’aujourd’hui, ce fondement même du droit d’auteur est le plus important : « J’ai écrit quelque chose, je veux qu’on sache que c’est moi qui aie écrit ça ». Ensuite, s’il y a des sous faits avec ça, s’il y a des ventes qui sont faites, c’est juste logique, c’est juste la moindre des choses, que l’auteur en touche une partie.

C’est donc un concept qui s’applique à l’art en général, et non pas seulement aux livres?
Absolument. C’est sûr qu’aujourd’hui, c’est un concept qui a été étendu depuis la fin du 19e siècle. Le droit d’auteur s’applique à des œuvres télévisuelles, filmiques, à la musique, etc. Durant le 20e siècle, le concept a été élargi à toutes les formes de création, artistiques ou de communication de masse.

Le thème de la JMLDA cette année est « Sortez vos livres ». On invite les gens à les sortir de leurs bibliothèques, à faire une vente de garage, à les échanger entre amis et voisins. En quoi prêter un livre ou le donner respecte le droit d’auteur?
À mon sens, ça le respecte. Le problème qu’on peut avoir aujourd’hui, c’est concernant les formats électroniques qui s’échangent n’importe comment. Si on regarde le modèle d’affaire de distribution du livre, on n’a jamais été obligé de payer pour lire un livre. Il y a une chose merveilleuse qui s’appelle une bibliothèque et si on veut lire un livre gratuitement, on n’a qu’à aller y mettre les pieds et on aura accès à plein de choix. Maintenant, si on veut l’avoir – c’est le rapport à l’objet qui est important, parce que si on achète un livre, on paie pour avoir l’objet, il est à nous, on l’a à la maison – à partir de là, s’il se prête, ce n’est pas un problème comme tel, il est à nous. Tu peux prêter une chaise à ton voisin, un livre aussi à la limite. Pour moi, ça, ce n’est pas la fin du monde. Dans les bibliothèques, votre Patrick Senécal ou votre Kim Thúy, vous allez peut-être l’attendre longtemps, donc il y a un incitatif à l’achat de cette façon. Le problème avec le livre numérique,  c’est qu’il peut y avoir des copies à l’infini, qui peuvent se transmettre à grande vitesse, donc il n’y a plus ce rapport-là avec l’objet. J’en ai des vieux livres, qui ont été lus plusieurs fois, qui sont un peu maganés ou qui finissent par tomber en morceaux!

Si vous n’étiez pas vous-même auteur, soutiendriez-vous cette cause?
Je pense que oui. Mais j’avoue que j’ai été sensibilisé à ça. Au fil des années, en participant au milieu du livre, j’ai compris ce que ça changeait aussi. Je suis donc un converti. Un moment donné, tu prends connaissance de toute l’économie qui découle de la « conception » d’un livre, et pas juste au sens pécuniaire de l’affaire, mais dans le sens global. Pour qu’il se fasse des livres, pour qu’il y ait des libraires, des lecteurs, des bibliothèques, toute une communauté qui se construise autour du livre, il faut s’assurer que l’argent est logiquement distribué. Et cela dépend non seulement des auteurs, mais des éditeurs et du fait qu’il y ait toute une structure au-dessus d’eux. C’est sûr qu’aujourd’hui on n’écrit pas pour se mettre riche – ce n’est pas une très bonne façon de se mettre riche! – mais on n’écrit pas non plus – je vais dire un mauvais mot – pour se faire flouer non plus.

Les personnages ne sont pas assujettis à cette loi sur le droit d’auteur. Cela signifie-t-il qu’on pourrait faire un roman en empruntant, par exemple, un personnage d’Arvida ou encore, par exemple, Aurélie Laflamme, en toute légalité?
Je pense que c’est un peu plus compliqué que ça en fait. C’est une question pour laquelle je ne suis pas spécialiste. Mais vient un moment où la question est de savoir si on scinde le personnage du texte. Bien sûr, le personnage vient du texte. Par rapport à la fan fiction – la fiction de fan – par exemple, il y a vraiment des actions qui peuvent être entreprises pour la contrer. Je sais qu’il y a des gens qui n’ont jamais voulu que ça se fasse, alors que d’autres l’ont permis. Par exemple, Anne Rice, l’auteure de la saga des vampires, a toujours essayé d’empêcher ça. Pour elle, ça lui appartient, elle n’a jamais aimé que les gens partent avec ses personnages, leur inventent de nouvelles histoires et distribuent le tout sur Internet. J.K. Rowling, avec Harry Potter, a demandé de laisser ça aller dans la mesure du possible, sauf que ça devenait un peu trop pornographique – comme ça arrive souvent avec la fan fiction. Mais des fois, la décision ne relève pas de l’auteur, mais des gens qui sont copropriétaires des droits. Dans le cas de J.K. Rowling, je ne sais plus à qui appartiennent les droits, c’est devenu une multinationale comme telle, mais je ne pense pas que son œuvre soit libre de droits. Par ailleurs, il y a tout un genre qui tourne autour de cela, qu’on appelle le steampunk, comme Allan Moore, et ses BD sur la « Ligue des gentlemen extraordinaires ». Tout tourne autour de l’idée qu’après un certain temps, on a pu récupérer les personnages de l’époque victorienne, puisque justement ils étaient libres de droits, et on a pu s’amuser à faire Sherlock Holmes contre Dracula, contre M. Jekel et M. Hyde, parce que tout à coup, il n’appartenait plus à personne. Donc je ne crois pas qu’il y ait une liberté totale avec les personnages, mais je ne pourrais dire exactement comment ça marche.

Auriez-vous un conseil à donner aux lecteurs ou aux auteurs, concernant leurs droits?
Je conseillerais d’être conscient de tout cela. Quand on parle de droit d’auteur, de prix réglementé du livre, on ne parle pas de faire une piastre par-dessus, de faire encore plus d’argent – on n’en fait déjà pas beaucoup et personne ne se met riche là-dedans -, on parle plutôt de respecter un droit fondamental de dire que l’argent qui se fera sera également réparti et que tous les acteurs de la chaîne du livre – parce qu’on est plusieurs là-dedans, il n’y a pas juste de l’auteur au lecteur, il y a plusieurs intermédiaires : il faut que tout le monde arrive à tirer son épingle du jeu. Je pense que, dans l’espace médiatique, on a l’impression d’une fausse « santé du livre », de ces chiffres pharaoniques à cause de J.K. Rowling et de Fifty Shades. Quand on voit les chiffres de « Hunger Games », « Twilight » et compagnie, on a l’impression qu’écrire est encore une loto 649. Il y a des gens qui peuvent faire beaucoup d’argent, mais pour la plupart des gens, qui éditent des livres, vendent des livres, écrivent des livres, c’est d’abord un acte d’amour, quelque chose qui ne rend personne riche. Pour moi, ça c’est important. On n’est pas en train de gratter une piastre de plus, on est juste en train d’essayer de faire respecter un minimum vital.

 

En compléments :

Un article sur les origines de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur :
http://www.lelibraire.org/articles/sur-le-livre/15e-journee-mondiale-du-livre-et-du-droit-d-auteur-le-poete-qui-delivra-la-princesse-des-griffes-du-dragon

Une entrevue avec Samuel Archibald, le porte-parole, sur son roman Arvida, récipiendaire du Prix des libraires du Québec 2011 
http://www.lelibraire.org/entrevues/litterature-quebecoise/samuel-archibald-projet-de-fou-pour-un-bleuet

Le site officiel de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur : 
http://www.jmlda.qc.ca

Crédits photo : Le Quartanier/Frédérick Duchesne

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