La narration du frère

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Deux courts romans, deux titres marrants, deux narrateurs introvertis, deux histoires de frères racontées par le cadet: L'Angoisse des poulets sans plumes et Un petit gros au bal des taciturnes ont plusieurs points communs. Les auteurs Sébastien Chabot et Jacques Marchand ont toutefois puisé aux mêmes sources des nectars bien différents.

Vous pensez qu’on a déjà tout dit sur la famille? Vous croyez, comme Platon, que les enfants devraient être élevés en commun afin d’éviter la tyrannie des liens familiaux? Vous avez pris Gide au pied de la lettre et fait vôtre son célèbre «Familles, je vous hais»? Les derniers romans de Sébastien Chabot et de Jacques Marchand montrent pourtant qu’il n’est pas si facile de renier son frère…

Petit animal

Né d’un père plumeur de poulets et d’une mère pendue (sic), Perceval Marchaterre passe les six premières années de sa vie sous une table, à l’insu de sa famille. Imaginez une sorte de Gollum qui se nourrit d’ongles d’orteils et dont le passe-temps consiste à dresser des mouches. L’étrange héros ne connaîtra l’amour que le jour où le plus vieux de ses frères, Poplouk, découvrira son existence. Sous le choc, l’aîné perdra la raison. Perceval en prendra soin: «Poplouk, c’était vraiment quelqu’un qu’on avait envie de faire boire avec ses mains.» Après une brève période de bonheur glauque, les deux frères seront séparés et Perceval suivra son chemin de croix.

Sébastien Chabot semble avoir trouvé dans l’enfance le socle de la tragédie. Après un premier roman extrêmement bien accueilli (Ma mère est une marmotte, Point de Fuite, 2004), le jeune auteur use à nouveau de cette arme délicate qu’est le narrateur enfant. Prenant ainsi le relais des Gary, Ducharme, Blais, Golding et autres géants de la littérature, Chabot s’expose à la comparaison — et y résiste très honorablement. Ce n’est pourtant pas faute d’être malcommode: détournant constamment les expressions courantes, salissant les images trop pures, collectionnant les invraisemblances, Chabot a tout du mauvais génie de la langue. Les quelques perles de simplicité qu’il glisse ici et là n’en ont que plus d’éclat: «Non, je n’ai pas été gâté, côté tendresse, et je connais la valeur d’une main dans la mienne.»

Loin de la naïveté qu’on attribue souvent aux enfants, le narrateur de L’Angoisse des poulets sans plumes (Trois-Pistoles, 160 p., 21,95$) n’est pas sans rappeler Grenouille, l’inquiétant héros du Parfum de Süskind. De nature douce, il se durcit peu à peu au contact d’un monde cruel où chacun n’écoute que ses désirs. L’être déplumé, celui qui s’expose sans aucune protection, n’y fait pas long feu. À moins qu’il n’arrive à montrer aux autres qu’ils ne sont pas mieux armés que lui. C’est ce que fait Perceval: dans son regard blessé s’ouvre une nuit noire où chacun voit sa propre mort.

Familier et obscur

C’est dans un registre beaucoup plus classique que se situe le dernier livre de l’écrivain, journaliste et scénariste Jacques Marchand. Moins tourmenté que son deuxième roman (Les Vents dominants, L’Hexagone, 1999), Un petit gros au bal des taciturnes (Fides, 202 p., 22,95$) est une méditation sur le thème de la famille. Marchand revient ainsi sur un vieux sentier puisque son tout premier roman, Le Premier Mouvement (L’Hexagone, 1991), mettait aussi en scène deux frères à la fois déchirés et incapables de se séparer.

Léo, la cinquantaine bedonnante, débarque sans prévenir chez son frère Jacques, quarantenaire reclus. Il y reste quelques mois, le temps de se remettre d’un divorce et d’un échec professionnel. Dans l’intervalle, Jacques l’observe et prend des notes. On comprend bientôt qu’il nourrit à l’égard de Léo une méfiance presque universelle: celle du petit frère admiratif qui a un jour surpris dans l’œil de son aîné une lueur de mépris. Ajoutez à cela deux caractères opposés, l’un expansif et conservateur, l’autre contemplatif et marginal, et vous avez tout pour que ça explose. Mais non, ça passe, la vie suit son cours.

De prime abord, on croit qu’il s’agit de la rencontre d’un saint et d’un pécheur. Ça pourrait être agaçant: Jacques-le-saint juge tandis que Léo-le-pécheur s’enfonce. Mais si Marchand n’évite pas toujours ce piège, il n’y tombe jamais carrément. Son narrateur observe plus qu’il ne condamne et s’instruit au moins autant qu’il juge. Au bout du compte, la brutalité de Léo dévoile un fond de générosité tandis que la sagesse cynique de Jacques révèle la part d’inconfort qu’elle recèle. «Un parent trop proche revient toujours, familier et obscur», note Marchand. La méditation du cadet sur l’aîné devient ici l’occasion d’une réflexion sur soi.

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