L’identité québécoise: de la plume à l’écran

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Littérature et cinéma ont toujours fait bon ménage et le Québec ne fait pas exception à la règle. On peut même dire que ces deux disciplines ont grandi côte à côte, s'échinant à définir chacune à sa façon l'identité québécoise.

Claude-Henri Grignon ignorait probablement que son roman Un homme et son péché, paru en 1933, deviendrait une icône culturelle. À la lecture de ce récit, on ne peut s’empêcher de constater à quel point l’appât du gain est diabolisé, sous-entendant que les pauvres iront au paradis et les riches en enfer. Séraphin périra d’ailleurs entre les flammes en voulant sauver ses pièces d’or. Le rapport à l’argent évoqué dans ce roman fait écho à la domination socio-économique des Canadiens français à l’époque de la Grande Noirceur.

Après une première adaptation en 1949 et quelque 500 épisodes tant à la radio qu’à la télévision, il est intéressant de voir comment Charles Binamé a transposé, soixantedix ans plus tard, ce roman du terroir. Si l’avarice de Séraphin est intacte et toujours d’actualité dans la version de 2002, il en va autrement de l’histoire d’amour interdite entre son épouse Donalda et le personnage d’Alexis. Alors que dans le roman la chose est à peine esquissée (sacrements du mariage obligent), elle devient la trame principale de cette nouvelle version, flirtant étrangement avec l’ambiance romantique qui fit le succès des Filles de Caleb. Ce n’est plus le clergé qui contraint Donalda, mais une dette que son père a contractée envers Séraphin. Contrairement au personnage d’origine qui accepte son destin misérable sans sourciller, la Donalda de Binamé est une femme émancipée qui se laisse dépérir pour sauver l’honneur de son père. Dans les années suivantes, deux autres adaptations — Aurore et Le Survenant — obtiendront de grands succès au cinéma, signe que notre passé difficile nous hante toujours.

En 1949 paraît un autre roman qui deviendra un symbole important de la culture canadienne-française. Avec Les Plouffe, Roger Lemelin s’inscrit dans un courant littéraire résolument plus moderne, urbain, soucieux non plus de faire la morale au lecteur, mais plutôt de dresser un portrait réaliste de notre société. Tout comme dans le cas de Claude-Henri Grignon, le succès de son livre amena Lemelin à transposer ses personnages en radio-roman puis en série télévisée, imposant les Plouffe comme l’archétype de la famille québécoise de l’après-guerre. Cette «chronique du petit monde», dont l’action de situe dans la basse-ville de Québec, relate entre autres les difficultés d’un intellectuel à s’émanciper dans un milieu ouvrier. L’adaptation cinématographique qu’en fera Gilles Carle en 1981 tient notamment son importance du fait qu’elle inaugure une longue série de transpositions de romans québécois à l’écran, tant pour la télévision que pour le cinéma.

La littérature, la télévision et le cinéma sont des arts qui comportent des différences fondamentales, explique le critique de cinéma Georges Privet. L’adaptation d’un roman demande une véritable réinvention, rien de moins qu’une reconception, argue-t-il également dans une entrevue accordée au magazine Lettres québécoises. «C’est un travail de passation», avait pour sa part expliqué Marie-Sissi Labrèche à propos de l’adaptation de ses deux romans (Borderline et La brèche) qui ont inspiré le film Borderline. «Roger Frappier [le producteur] m’avait dit: « C’est tes livres, ton univers, mais ça doit être le film de Lyne Charlebois. »». Ce qui fait l’intérêt d’un livre n’est pas forcément transposable en langage filmique: «Mettre en images un style, un discours, une forme d’évocation n’est pas une opération évidente, précise Hubert-Yves Rose, professeur de cinéma. Les oeuvres littéraires peuvent être réparties en deux catégories: celles où l’anecdote prédomine et celles où, au contraire, c’est le discours qui revêt une importance capitale. Quand l’anecdote prédomine, la difficulté est d’ordre temporel. Le scénariste doit comprimer le roman en deux heures. Quant au discours où l’écriture prédomine, le scénariste doit trouver une manière de transposer à l’écran une ambiance, un ton particulier1».

À propos de l’adaptation de ses romans, Patrick Senécal explique: «Quand on lit un livre, on peut imaginer la scène aussi horrible que notre imagination le permet. Quand on regarde un film, on est soumis à une image qui existe déjà, il y a moins de place pour l’imagination du spectateur. Mes livres sont aussi tordus que l’imagination du lecteur. Ce qui était terrifiant dans un livre peut devenir ridicule à l’image si cela est mal contrôlé. Il faut donc parfois changer, trouver une image aussi forte que les mots du livre même si le contenu est différent». En raison de ses coûts de production élevés, le cinéma doit être rassembleur, trouver les cordes sensibles, un miroir consensuel, auquel une majorité de spectateurs peut s’identifier. Pendant longtemps, ce fut «la misère du petit monde» qui servit de point de jonction entre la littérature et le cinéma.

Depuis quelques années, on note que le théâtre enrichit le septième art, esquissant le portrait d’un Québec ouvert sur le monde. Incendies de Wajdi Mouawad porté à l’écran par Denis Villeneuve et, plus récemment, Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau d’après la pièce d’Evelyne de la Chenelière dépeignent un Québec multiculturel où l’identité québécoise se transforme. Considérant leur succès tant ici qu’à l’étranger, on peut présumer que nous assistons à une nouvelle prise de conscience, celle d’une société privilégiée appelée à devenir une terre d’accueil. Cette flagrante contradiction avec le passé misérabiliste de notre inconscient collectif nous oblige à nous redéfinir. Il est certain que la littérature et le cinéma vont continuer de s’alimenter l’un et l’autre, prenant le pouls d’une société en pleine mutation afin de forger l’identité québécoise de demain.

1 « Littérature et cinéma : les mots pour le montrer », Lettres québécoises,
n° 109, 2003, p. 16-19.

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