Éminent Animé

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Si on doit la reconnaissance actuelle du Québec en cinéma d'animation à Softimage, Sarbakan et autres boîtes à surprises de l'ère numérique, l'histoire remonte en fait au tout début du XXe siècle. C'est ce qu'on apprend dans l'Histoire du cinéma d'animation au Québec (Typo) de Mira Falardeau, un petit essai est taillé sur mesure pour les étudiants et ce grand public curieux dont je fais partie.

Bédéiste (La Mercière assassinée, Soulières éditeur, adaptation en cases et en bulles d’une pièce d’Anne Hébert), auteure de la toute première histoire du neuvième art québécois (La bande dessinée au Québec, Boréal), Mira Falardeau est docteure en sciences de l’art de la Sorbonne et enseigne depuis plusieurs années aux niveaux collégial et universitaire. L’œil de la théoricienne et la main de l’artiste offrent à l’Histoire du cinéma d’animation au Québec vie (j’allais dire «animation») et précision. Les types de dessins, les principes du mouvement, les étapes de production de même que les écoles de l’âge d’or de l’animé font l’objet d’explications brèves et concises, agrémentées de reproductions du travail des pionniers et de photographies des productions canadiennes du siècle passé. Des dessins techniques de l’auteure complètent l’apport visuel soutenu de l’ouvrage, permettant au lecteur de mieux saisir les différents instruments à l’œuvre dans la production d’un film d’animation. Pour tout dire, on ouvre ce petit livre et on en vient à bout en moins de deux, surpris d’avoir retenu autant de la leçon. Une belle réussite qui rappelle, à l’époque des mots creux et des voeux pieux, qu’on peut marier saveur et pédagogie.

Projecteur et manivelle

Avant l’invention du cinéma, qu’on fait correspondre à la première démonstration du cinématographe des frères Lumière en 1895, le Français Émile Reynaud utilise pour saler ses conférences le «praxinoscope à projections», décrit par Mira Falardeau comme l’«ancêtre du projecteur à diapositives». Piqué par le dard du spectacle, il fera ensuite breveter en 1888 un «Théâtre optique». Ce dispositif, constitué d’une bande perforée de dessins passée manuellement au projecteur et accompagnée de musique, vaudra à ce professeur de sciences d’être considéré comme le père du dessin animé.

Raoul Barré: pionnier de l’animation américaine

Au tournant du siècle, alors qu’on multiplie les innovations des deux côtés de l’Atlantique, le cartooniste québécois Raoul Barré s’impose rapidement comme un créateur de premier plan du cinéma d’animation émergent. Après avoir étudié et travaillé à Paris, où il s’illustre au plus fort de l’affaire Dreyfus par ses caricatures dans le journal Le Sifflet, le jeune dessinateur collabore à divers journaux montréalais. Il signera, en 1901, le premier recueil de dessins comportant des phylactères, En roulant ma boule. Tout en publiant des bandes dessinées dans La Patrie, Barré s’établit à New York et y fonde en 1913 le premier studio de cinéma d’animation. Grâce à sa solide formation artistique et à son talent d’organisateur, il formera les Lantz, Sullivan, et autres fleurons de la première génération de grands animateurs américains.

On tourne: silence

L’autre partie sensible de l’Histoire du cinéma d’animation au Québec est le portrait de l’apport de l’Office National du Film. En «cinquante ans, rappelle Mira Falardeau, l’ONF a réalisé 711 films d’animations dans ses deux sections et a gagné plus de 620 prix prestigieux». Alors que l’œuvre de Norman McLaren et autres poètes de l’image est célébrée de par le monde, l’ONF apparaît exsangue, ne comptant plus, dans sa section française, que 5 animateurs, et souffrant d’un manque de diffusion flagrant. L’Office compte sur deux Robothèques, l’une à Montréal, l’autre à Toronto, pour l’ensemble du Canada. Pourtant, rappelle encore Mira Falardeau, le Musée d’art Moderne de New York n’hésitait pas, en 1981, à monter une rétrospective comportant 300 œuvres de cette vénérable institution, qui doit sa réputation à la créativité et à la liberté mâtinée d’astuce de ces meilleurs artisans.

Grande image: détail de la couverture de Histoire du cinéma d’animation au Québec. Frédéric Back, L’homme qui plantait des arbres (Radio-Canada).

Petite image: Blinkity Blank, court métrage de Norman McLaren, 1955.

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