Dans l’atelier d’un auteur de romans historiques

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Dans l'atelier de l'auteur de romans « historiques », il y a l'auteur lui-même, romancier d'abord, historien jamais tout à fait, qui jongle avec les notions d'écriture qu'il devra marier pour faire vivre l'Histoire. C'est là tout son défi: trouver le ton d'un récit qui respectera l'un et l'autre des genres.

À première vue, le projet s’oppose à la règle – à mon avis impérative – selon laquelle l’écrivain doit éviter les structures trop préméditées qui le confineraient à un rôle de rédacteur. Il doit donc conserver sa liberté de création, tout en évitant d’être en contradiction avec les personnages, les événements, les lieux, les mœurs à propos desquels des connaissances précises ont été réunies. Au total de toutes ces balises, d’aucuns croiront que l’écriture d’un roman historique est un exercice qui n’est pas propre à inspirer un auteur. C’est oublier combien celui-ci pille dans la vie des autres et combien l’Histoire est un lieu privilégié pour l’étude du cœur humain.

Au moment de commencer l’écriture d’Émilienne, mon dernier roman historique (troisième volet de «La Naissance d’une nation»), mon plan de travail était bien tracé. Ma première démarche a été une recherche en survol pour inventorier les dates majeures qui jalonneraient la période couverte par le roman et d’en identifier les principaux acteurs, soit les personnages historiques. Puis, je me suis plongé dans les textes rapportant le détail des événements retenus et les principaux éléments biographiques des personnalités qui donneraient la réplique à mes héros fictifs.

L’historien et ami Jacques Lacoursière
Bien sûr, il me restait à entrecroiser les différentes données puisées chez les historiens, et ce, dans le but de tendre, autant que ce peut, vers la vérité. Cet exercice demande une analyse minutieuse de tous les éléments pour en séparer le bon grain de l’ivraie, démarche qui ne peut souffrir d’approximation ou d’interprétation. Pour la bien mener, j’ai eu recours aux compétences d’un professionnel de l’Histoire, un praticien de la fouille méthodique du passé, un rigoriste à tout crin, car je ne dois surtout pas romancer l’Histoire. Je ne suis pas de ceux qui acceptent de la violer sous prétexte de lui faire de beaux enfants, et celui qui m’en préserve est l’historien émérite que j’ai la chance d’avoir comme ami, Jacques Lacoursière.

Poursuivant la tâche qui est la mienne, celle de romancier donc, j’ai entrepris ensuite de dépouiller tout ce que j’ai pu trouver sur les us et mœurs anciens, les costumes, les habitudes alimentaires, les (petits) métiers, les meubles, les objets et les décors. J’ai également étudié de près la géographie de l’époque. Puis, j’ai traqué, dans des correspondances, comptes rendus et rapports administratifs de tous genres, quelles étaient les rumeurs, les tensions sociales, et les différentes opinions politiques contemporaines à mon récit. Enfin, j’ai essayé de trouver un bon choix d’anecdotes pour nourrir le quotidien de mes héros. En un mot, j’ai cherché toute trace d’existence me permettant de respecter le principe de vraisemblance. C’est ainsi que je raconte l’Histoire de manière à capter – et à garder – l’intérêt du lecteur par la peinture des passions, des amours et la singularité des aventures vécues.

Je mène toujours ces recherches chez moi, dans mon bureau, où je fais collection depuis plus de trente-cinq ans d’ouvrages et de documents historiques. Parallèlement, je visite les lieux de l’Histoire ainsi que les musées dits «de la civilisation» et fréquente les expositions de même acabit. Je complète le tout en bibliothèque, ayant des méfiances envers Internet, où l’on trouve tout et son contraire. Enfin – surtout, peut-être –, je prends connaissance de la teneur des milliers de fiches rédigées par Jacques Lacoursière, lesquelles constituent une fabuleuse banque de données historiques.

Après les recherches, la rédaction
Ces devoirs faits, j’entreprends de développer mon récit, c’est-à-dire la part fictive de mon ouvrage. Cette dernière s’articule nécessairement autour de l’Histoire et ma première ébauche est l’élaboration, à grands traits, de mes principaux personnages. Les autres personnages, ceux qu’impose l’Histoire, s’incorporeront en cours d’écriture. J’ai alors une idée assez précise du début du roman et de sa fin; pas du parcours entre les deux que je découvrirai au fil de la rédaction. Je sais cependant qu’il suivra nécessai-rement, et de très près, l’Histoire, dont je dois respecter les faits qui sont, on le sait, têtus comme le mouvement des saisons. Ce qui m’importe, c’est que la réalité historique soit vécue par le lecteur, qu’elle se niche dans ses souvenirs plutôt que dans la mémoire collective, et ce, afin qu’il se l’approprie et, par là, la vive. Pour lui laisser toute faculté d’interprétation, je ne demande pas aux faits de signifier quoi que ce soit: je me limite à les raconter.

Ce que je dois apporter à l’Histoire c’est, entre autres et pour une part importante, l’émotion, ce dont l’histoire ne s’embarrasse pas davantage que des troubles intérieurs, ainsi que les sentiments ordinaires et les aléas du quotidien. Par ailleurs, le roman historique doit être un récit imprévisible et moderne. C’est ce qui est le plus difficile, mais, c’est connu, les écrivains écrivent mieux dans la contrainte. Cela leur évite de verser dans les automatismes, de se satisfaire d’un récit commun ou de se plagier. Toutes recherches, donc, effectuées, je me mets enfin à l’écriture.

Mon premier jet est un brouillon, incomplet à bien des égards. Il constitue quand même l’embryon de l’œuvre. Le deuxième en est la première mise en forme où se dessinent les ressorts du récit et s’étoffe le caractère de mes personnages. Le troisième réunit forme et fond et devient le manuscrit, lequel sera l’objet de multiples réécritures et d’interminables révisions. Je soumets ensuite le tout à Jacques qui veille à ce que mes envolées littéraires ne maquillent pas l’Histoire et à ce que je ne déforme pas, par amour pour une belle phrase, un fait majeur ou la personnalité d’un personnage marquant. Il fait aussi en sorte que je n’adopte jamais une inflexion didactique qui m’éloignerait du genre romanesque. Le cas échéant, il me rappelle de me laisser aller, d’être absolument moi-même et de me tenir au plus près de mes propres personnages. De plus, il vérifie une fois encore, mes données historiques.

En somme, en tant que romancier, je raconte l’Histoire, tandis que Jacques l’enseigne. Chacun son métier et c’est ainsi que l’expression de l’un et de l’autre est respectée au mieux et que les lecteurs sont dûment considérés.

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