Coupable d’amour, condamné à la patience

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Yves Nadon enseigne depuis 25 ans au primaire et il est l'auteur de Lire et écrire en première année...et pour le reste de sa vie (Hurtubise HMH, Chenelière/McGraw-Hill). Il dirige la collection « Carré blanc » aux éditions Les 400 coups et donne des conférences et des ateliers à travers le Canada. Il publie cette année deux livres pour enfants.

Texte suivi d'une pétition à télécharger

Il était une fois, ou plutôt beaucoup de fois, des enseignants qui, s’appuyant sur leur propre bonheur de lire et les recherches en lecture, décidèrent d’enseigner à lire uniquement avec des livres, des revues et des journaux. Les résultats furent au rendez-vous, dont un amour évident des élèves pour la lecture.

À leur grande joie, un ministre alloua 350 millions de dollars pour l’achat de manuels scolaires. Ces enseignants applaudirent : on va acheter encore plus de livres pour nos petits amoureux de la lecture et combler encore plus leurs différents besoins !

— Non ! cria Vézina1, le sorcier des ressources pédagogiques. Vous ne pouvez utiliser ces sommes pour d’autres ressources que les manuels.
— Mais nous n’achetons pas de manuels ! Que deviendront ces sous ?

Ces enseignants achetaient des livres partout, et même dans des clubs de lecture2. Encore une fois, une méchante sorcière intervint:
— NON aux clubs !
— Mais où pouvons-nous prendre des sous autres que les nôtres pour acheter des livres ?
— On ne sait pas, on verra, on y réfléchit, on fera un plan, patience…

Cette fable est malheureusement vraie. Vous le saviez, vous, que le ministère de l’Éducation finançait les manuels scolaires mais refusait de transférer ces fonds vers les livres si les enseignants les préfèrent aux manuels ?

Les enseignants ne peuvent choisir leurs outils d’enseignement : ces derniers sont imposés par le Ministère en collaboration avec les éditeurs de manuels scolaires. Comment expliquer ce déséquilibre atroce : 350 millions pour des manuels, un petit 40 millions pour des livres (et rien pour les enseignants qui ne veulent que des livres dans leur classe). C’est un peu comme si, pour encourager la pratique du vélo, on finançait les vélos stationnaires, mais qu’on refusait de financer les vrais ! Insensé, dis-je.

Si le Ministère était sérieux, mais vraiment sérieux, voici ce qui arriverait :

« Rêvons un instant… Des militants de la littérature jeunesse, […] auraient été appelés par un ministre de l’Éducation éclairé. Ces militants auraient défendu la cause qui est la nôtre, pour certains depuis si longtemps. Le ministre, convaincu, aurait illico inscrit la littérature jeunesse dans les programmes. Il aurait débloqué les budgets nécessaires. Il aurait mis en place un réseau d’aide et de formation pour les enseignants, invitant à la danse les bibliothécaires, les organisateurs de salons, les associations de médiateurs, les libraires spécialisés… Chaque mois de juin, tous auraient participé à une journée de synthèse, riche de confrontations, d’échanges… » (Thierry Lenain)3

Cette demande ne coûte rien, sinon des couilles politiques : accepter que des livres soient achetés avec l’argent des manuels scolaires pour les enseignants qui le désirent. Une mesure qui ne coûte pas un sou à l’État.

Les enseignants sont les seuls qui peuvent au moins crier haut et fort ce qui manque cruellement aux enfants :
« Notre chance à nous, êtres humains, c’était de pouvoir lire des livres et profiter de l’histoire des autres pour enrichir la nôtre. […] Se cultiver, c’était comme cultiver la terre, la nourrir pour se nourrir. » (Le Théorème de Mamadou, Azouz Begag, )

Mais il leur faut un appui politique. Quand on sait que près de 50% de la population décide de ne pas lire en quittant l’école, il faut oser espérer que les enfants connaîtront à l’école, dans les classes, ce que Clara a vécu :

« Jamais je ne m’étais sentie prise, séduite et emportée par une histoire comme celle que racontait ce livre, expliqua Clara. Pour moi, la lecture était une obligation, une sorte de tribut à payer aux professeurs et aux précepteurs sans bien savoir pourquoi. Je ne connaissais pas encore le plaisir de lire, d’ouvrir les portes et d’explorer son âme, de s’abandonner à l’imagination, à la beauté et au mystère de la fiction et du langage. Tout cela est né en moi avec ce roman. As-tu déjà embrassé une fille, Daniel ?
[…]
Bien sûr, tu es jeune. Mais c’est la même sensation, cette étincelle de l’inoubliable première fois. » (L’Ombre du vent, Gabriel Ruiz Zafon, Grasset, 29,95 $)

Je joins donc ma voix à celle de Katherine Paterson4 :
« Il n’est pas suffisant de juste apprendre à lire aux enfants ; nous devons aussi leur donner quelque chose qui ouvrira leur imagination, quelque chose qui les aidera à donner un sens à leur existence et qui les encouragera à tendre la main vers des personnes dont les vies sont différentes de la leur. »

Faites signer la pétition plus bas, et postez-la à l’adresse mentionnée. Nous avons besoin de vous…pour enfin libérer le prisonnier !

1. Roger Vézina, Directeur des ressources didactiques, ministère de l’Éducation du Québec (courriel à l’auteur).
2. Clubs de lecture « Arc-en-ciel », de Scholastic), et « Max », de L’École des loisirs.
3. Collectif contre la liste obligatoire des œuvres de jeunesse, septembre-décembre 2002, France.
4. Auteure de Le Royaume de la Rivière (Rageot Éditeur).

Cliquez ici pour télécharger la pétition (format PDF , 72 ko)

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