Tom Gilling : Défier la gravité

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Mine de rien, les bons bouquins finissent par faire leur chemin. Rien, en effet, ne prédestinait le roman de l'Australien Tom Gilling, Miles et Isabel, « une variation sur le rêve de voler », à devenir un best-seller traduit dans plusieurs pays. Rien, sauf la plume aérienne de Gilling, son style étincelant, sa tendresse pour ses personnages, teintée d'ironie, et son désir forcené de raconter des histoires qui font décoller.

Le phénomène de la traduction québécoise du roman (Miles McGinty, 2001), jusqu’ici inédit en français, vaut qu’on s’y attarde. C’est Sophie Voillot (avec une sensibilité et un sens de la nuance qu’on salue bien bas), qui a relevé le défi de rendre la finesse de langue de Gilling pour la jeune maison d’édition Alto. Née cet hiver grâce aux bons soins de son directeur littéraire Antoine Tanguay — que vous pouvez incidemment lire en ces pages  —, Alto en est déjà à son troisième titre, après Nikolski et Point mort. Le premier, Nikolski, du Québécois Nicolas Dickner, a causé une véritable commotion critique, fait l’unanimité auprès des plus chipoteurs, et s’est très bien classé dans les palmarès des meilleures ventes. Chez Alto, sise dans la Vieille Capitale, on a dû prévoir plusieurs réimpressions : du jamais vu depuis longtemps dans l’édition d’ici…

Or, les romans de Dickner et de Gilling appartiennent à la même parentèle, celle de la fiction débridée, de l’écriture picaresque, de l’imaginaire foisonnant où l’aventure du récit l’emporte sur une structure habilement fignolée. Celle aussi du bonheur de l’affabulation, de la légende urbaine, de l’obsession encyclopédique et du mélange des genres. Bref, Miles et Isabel appartient à ce type littéraire que les Anglo-saxons dénomment des narratives :
« Je lis et relis Dickens, Sterne et Don Quichotte, nous écrit Gilling d’Australie. J’adore aussi Peter Carey, un écrivain d’origine australienne vivant à New York. » En misant sur des auteurs fascinés par les mythes fondateurs de leurs continents respectifs, la direction littéraire d’Alto a rassemblé des imaginaires voisins : « Je me considère comme un écrivain australien issu de la tradition littéraire britannique, poursuit Gilling (qui a vécu en Angleterre jusqu’à l’âge de 20 ans). Notre littérature exprime les paradoxes d’un pays d’héritage européen métissé avec la culture de l’extrême pointe de l’Asie ; d’une population urbaine occupant un immense continent presque désert ; de blancs prospères côtoyant un peuple aborigène décimé. »

Le siècle de tous les vertiges

« Elle pensa à toute la distance sur laquelle elle l’avait porté et l’appela Miles. » 1856 : nés le même jour au tournant du XIXe siècle, Miles et Isabel seront les enfants de la révolution industrielle, obsédés par la locomotion, l’électricité et les machines volantes. Tout les sépare, dont la classe sociale, mais ils défieront ensemble les conventions de la gravité terrestre et celles de l’époque victorienne à son apogée : « Cette période précède — et préfigure — les exploits des frères Wright, soutient Gilling. J’ai voulu écrire sur le mythe immémorial du vol, en le situant dans un contexte scientifique plausible. L’épopée des développements aéronautiques, qui entrecoupe ponctuellement l’intrigue, n’est pas toujours historiquement exacte mais, même transposée, elle reprend d’authentiques événements de l’histoire de l’aviation. »

Sous le signe de la prédestination, Miles et Isabel font leurs débuts dans un théâtre de Sydney, le Prince of Wales. Eliza McGinty, une actrice outrageusement célibataire et enceinte, jouit d’un succès de scandale en interprétant le rôle d’Hamlet. Elle accouche en pleine scène et provoque le même phénomène chez Louisa Dowling, une femme de banquier venue l’applaudir ce soir-là.

Les destins spectaculaires des protagonistes se croiseront par mille chemins de traverse. À 3 ans, Miles a déjà ratissé l’Australie en tournée, mais sa future carrière prend véritablement son envol un soir où sa mère le surprend suspendu aux cintres de plafond du théâtre Royal Victoria. Isabel, quant à elle, n’aime pas les poupées  : la petite entêtée de 7 ans sera la première femme australienne à grimper dans une montgolfière. Miles — devenu entre-temps l’assistant du magicien Wolunsky, qui le fait léviter — rencontrera par le biais d’un cirque ambulant l’ex-propriétaire de la montgolfière, Tobias Smith, un aéronaute déchu, ivrogne et visionnaire. À 18 ans, tandis qu’Isabel repousse tous les prétendants et parcourt les routes d’Australie, Miles devient le propriétaire du carnet où Smith griffonnait ses plans d’engins volants. Puis, grâce à un accident de bicyclette, les deux casse-cou se rencontrent, et l’électricité se propage. Miles trouve une confidente qui croit en son rêve de voler (« quelqu’un a bien inventé la machine à coudre », lui dira-t-elle), et une interlocutrice qui aime avoir le dernier mot. Mais leurs amours seront contrariées par les conventions de l’époque. Miles fera l’essai de son planophore sur la plage de Coogee : les amoureux fuiront ensemble et, passant là par hasard, un photographe ambulant immortalisera « sur la toile du ciel » leur entrée dans l’histoire.

La fugue et le contrepoint

Au lecteur de déterminer la signification de cette « tache floue dans le ciel ». Comment croire qu’une intrigue aussi captivante puisse finir dans la tragédie ? « Miles et Isabel s’évanouissent dans l’horizon, ils disparaissent aussi dans le récit de légende que le vieux Wolunsky raconte à leur propos à la fin du roman. Cela fait référence à la manière dont l’histoire se métamorphose et s’incorpore au mythe. C’est une conclusion en résonance avec l’Australie, un pays jeune, dont l’histoire officielle demeure incomplète, instable, et qui, par conséquent, entretient des doutes quant à son identité et ses accomplissements », explique Tom Gilling.

On comprend pourquoi les héros, déterminés à forger leur propre destin, sont des fabulateurs hauts en couleur, épris des canulars ingénieux qu’ils inventent à l’envi. Vouloir sa part d’histoires, c’est démêler l’écheveau de l’existence, et qu’importe si, au gré des narrations d’une pléthore de savants scientistes ou de conteurs de foire, Balthazar le lévitateur devient Melchior l’électricien.

On a comparé la virtuosité de Gilling à celle du romancier italien Alessandro Barrico (Soie). Ils partagent le même goût pour l’oralité, le dialogue, les méandres palpitants et l’art de la digression. Au lecteur de prendre en marche ce convoi disparate où il sera aussi question de l’introduction des lapins en Australie, de la condition féminine (Isabel lit L’Assujettissement des femmes, de John Stuart Mill), du théâtre élisabéthain, des tortues géantes et de l’Institut de mécanique de Sydney. En réinventant par le merveilleux une époque exaltante de l’histoire de son pays, Gilling nous révèle la façon dont les fictions régissent nos vies. Et finissent par nous élever au-dessus des obstacles.

Bibliographie :
Miles et Isabel, Alto, coll. Domaine étranger, 328 p., 23,95 $

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