Quelques propos sur la littérature flamande

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Il y a près de vingt-cinq ans, je me livrais, dans Nuit blanche, à un survol de «l'autre littérature francophone du Nord», celle écrite en Belgique dans notre langue. Je constatais à l'époque que les lecteurs de ma génération avaient été en contact (par l'intermédiaire de la BD et des illustrés, bien sûr, mais aussi grâce aux collections populaires alors animées par les éditions Marabout) avec une littérature dont nous ignorions cependant l'origine, pour la raison que les écrivains de la Communauté française de Belgique existent à travers Paris, pardi!

Au point que la littérature belge de langue française ne serait, selon certains, que partie ou prolongement de la littérature française. Fait notable: parmi les figures importantes de la tradition belge, volontiers encline au fantastique, se trouvaient nombre d’écrivains dont le patronyme révélait les origines flamandes, de Maeterlinck à Ghelderode, de Rodenbach à Jean Ray, tous essentiels à la littérature de notre aire linguistique.

La découverte de la littérature belge d’expression néerlandaise passe en quelque sorte par des chemins parallèles: le champ littéraire flamand aussi souffre d’un voisinage que, sur ce chapitre, on pourra considérer comme encombrant. Très souvent la carrière d’un écrivain de Gand, Anvers, Ostende ou Bruxelles passe par Amsterdam (avec ce que cela peut comporter d’enquiquinements, considérant qu’on cherche à y raboter les particularités dialectales, désagréments auxquels même le grand Hugo Claus a été soumis). La littérature flamande risque donc d’être perçue comme périphérique, et doublement, à titre d’autre littérature belge et d’autre littérature néerlandophone. Phénomène intéressant, de notre point de vue de Québécois: si nous considérons volontiers notre littérature comme n’étant ni canadienne ni française, n’est-elle pas souvent réduite à une catégorie subalterne sitôt qu’on sort de notre espace culturel? Dans une entrevue parue dans Le Soir (novembre 2005), Stefan Hertmans, poète, dramaturge épris des figures tragiques de la Grèce antique, romancier et essayiste (Entre villes, Le Paradoxe de Francesco), déclarait: «Pour moi, être Belge signifie d’abord que je choisis d’appartenir à une culture unique en Europe, qui conserve le vieil esprit des Habsbourg: une culture multilingue, une culture de la frontière entre le monde latin et le monde germanique, entre le monde catholique et le monde protestant, entre le monde rationaliste et le monde baroque.» Je retiens cette position, ce choix délibéré; il me semble exister en permanence dans la littérature flamande, de Hendrick Conscience (Le Lion des Flandres) à ces écrivains que Le Castor Astral a réunis, à l’initiative de Francis Dannemark, dans la collection Escales des lettres, anciennement Escales du nord: Louis Paul Boon, Willem Elsschot (on lira son pudique roman Le Feu follet), Gert van Istendael (moins pudique, lui, carrément, sainement provocateur dans Le Labyrinthe belge), Benno Barnard, Jeff Geeraerts et d’autres. On ne choisit pas plus d’être flamand que d’avoir les yeux de telle ou telle couleur, dirait Dannemark, mais il arrive un moment où il faut consentir à sa culture. Tantôt cela se fera par la peinture endogène d’une petite communauté (pensons au premier roman de Claus, La Chasse au canard, pastiche faulknérien) —— quand on est du pays de Breughel, son coin de terre, son village, ce peut être la terre entière! Tantôt, à l’inverse, on rayonnera comme l’a fait Hertmans dans Entre villes, sur le mode du voyage, métaphysique et réel. Et partout, le souvenir de l’humanisme dans le sillage d’Érasme, dans le sillon qui sépare les mondes latin et germanique. Il fait bon parfois de voyager sur la frontière des mondes.

L’invention de la réalité
On a dit de ce roman d’Hugo Claus qu’il était le chef-d’œuvre de la littérature flamande. Nous sommes du moins en présence d’un livre gigantesque, à commencer par le format, 829 pages, bien serrées — comme on le dit d’un café fort. D’un livre qui ne pardonne pas: sitôt entré dans la vie du petit Louis Seynaeve, issu d’une famille bien, habitant la ville de Walle (où le traducteur et préfacier Alain van Crugten nous invite à voir la ville de Courtrai), on est aspiré dans la destinée de tout un peuple et dans l’aventure tragique de la Seconde Guerre mondiale, ici rapportée au moyen de la subjectivité d’un écolier traversant ce que le roman allemand d’il y a un siècle, en écho à Goethe, qualifiait d’«années d’apprentissage». Les procédés narratifs (qui, dans certains paragraphes atteignent à la virtuosité) permettent un point de vue dédoublé, si bien que nous voyons se dessiner, de manière quasi simultanée, les événements dans les yeux d’un gamin (avec les aberrations que cela suppose) et le regard différé d’un récit qui sait ce qui s’est passé alors que l’Europe basculait dans le fascisme. D’un côté, un petit garçon qui doit tout assimiler en même temps: les règles obscures du copinage, la grossesse menaçante de sa mère, sa position dans le clan familial, la fuite du père qui l’établit comme chevalier servant, son adhésion au pendant belge des Hitlerjugend, la collusion apparente de sa mère avec l’envahisseur, la guerre; de l’autre, un point de vue en surplomb, jouant en décalage avec le premier, créant une légère distorsion entre la vie réelle et l’histoire — celle qui attribue les torts et les mérites.

Il m’arrive en librairie de parcourir un livre en diagonale afin de le jauger. Je me fais alors l’impression d’être le poisson qui choisirait son appât, son pêcheur. Ce parcours transversal du Chagrin des Belges aurait pu me laisser croire qu’il s’agissait d’un roman… québécois, tant est grande la proximité immédiate que j’y trouvais avec notre littérature et notre société. Ce que confirme la lecture, notamment en ce qui a trait à la religion, ses institutions, ses acteurs. Sur ce plan aussi, Claus fait coup double: on est chez soi en l’autre, cet autre se glisse en soi avec la plus grande aisance, même et surtout quand il s’agit des sentiments que provoque la montée en puissance d’une tempête contre laquelle l’occident s’est trouvé désemparé.

Loin du manichéisme à bon marché qui semble continuer à tenir lieu de credo politique, Hugo Claus livre une lecture forte d’événements dont notre psyché collective a toujours redouté qu’ils ne se reproduisent. Surtout, il s’agit d’un roman, d’une invention de tous les instants. L’invention de la réalité. G.P.

Nostalgie
Dans Fragments d’un siècle, Benno Barnard livre ce qui ressemble à une méditation longuement mûrie sur la perte ou la fragilité d’une pensée humaniste européenne aujourd’hui. Souvenirs d’enfance, souvenirs de famille, de la sienne ou d’une famille imaginaire, mais aussi souvenirs de l’espace et du lieu, car on y voyage, de la mer du Nord à l’Adriatique, de Rotterdam à Essen, en passant par Marienbad, Bruxelles et Trieste. Le livre est construit en trois sections: Paradis reporté, qui revisite l’enfance et l’accession à l’âge adulte; Le trou dans le monde, qui nous fait visiter l’Europe à travers des lieux romantiques qui, souvent, ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes; L’enfant que Dieu fit à Europe, où on revient sur la Seconde Guerre mondiale, ce qui en reste. L’auteur remonte le cours du temps, le sien mais aussi celui de l’Europe, à travers tout le XXe siècle. L’essai autobiographique déploie une vaste palette de registres — celui du journal intime, du journal de voyage, mais aussi celui de la polémique et, soudain, apparaît ce qu’on pourrait qualifier de nouvelle —, afin d’illustrer comment le silence du père, militaire de carrière, sur son expérience de la guerre, correspond en fait à «ce trou du monde» laissé par le dernier conflit mondial dans une Europe qui en est toujours meurtrie et qui se cherche à travers des symboles parfois factices. Il en est ainsi de la prétendue maison de Giulietta Capello à Vérone, de son fameux balcon. Mais les fragments sont multiples comme l’indique le pluriel, car l’auteur joue çà et là d’humour grinçant, décapant même, mais de sensibilité aussi, toujours, pour nous livrer le parcours d’un homme à travers un siècle et un continent, ce qui se révèle finalement un essai au sens propre, car la pensée s’y construit au fil du texte et au gré des formes qui la mettent en place. G.P.

Insomnies
«Il y a un impératif qui ne marche pas», nous dit un des personnages du roman Dors! de Annelies Verbeke. Les deux insomniaques chroniques que sont Maya et Benoît se le lanceront néanmoins à tue-tête sur tous les tons. Paumés? Ils le sont certainement. La jeune femme d’abord, belle et bohème, qui ne supporte pas que les autres s’adonnent à ce repos qui lui échappe; alors elle les réveille, ce qui la mènera à son insu vers Benoît. Celui-ci, contrairement à ceux que Maya éveille en plein milieu de la nuit, semble l’attendre. Rien d’étonnant de la part d’un homme qui se donne comme interlocuteur d’abord un cachalot imaginaire, puis un phalène apprivoisé. Le mal qui les ronge les poussera chacun vers la vie noctambule peu fréquentable d’Amsterdam — scène mémorable que celle où Maya entre chez une prostituée du fameux district afin de dormir —, puis l’un vers l’autre, pour ensuite les séparer afin de les mener tous deux, temporairement du moins, vers le sommeil. Tour à tour tournés vers leur passé et leur avenir, ces deux destins nous sont présentés dans une traversée de la nuit constamment renouvelée, dans une esthétique qui n’est pas sans rappeler l’univers du film Cours, Lola, cours! de Tom Tykwer, avec ses télescopages de scènes, ses successions de plans d’ensemble et de gros plans. Le rythme ne nous laisse pas indifférents non plus, parce qu’on y sent parfois le temps de l’angoisse où tout défile à toute vitesse, puis celui qui s’étire en nous étrillant. Dans une langue directe et incisive, Annelies Verbeke signe là son premier livre, best-seller aux Pays-Bas et traduit en plusieurs langues. Marc Rochette

Rencontre épistolaire
Lumières du Nord réunit, dans le cadre d’un échange de lettres, deux écrivains de premier plan, Stefan Hertmans et Gilles Pellerin. L’idée de la rencontre entre ces deux hommes issus d’imaginaires nordiques, certes, mais germanique d’une part et latin d’autre part, fut celle de la revue Septentrion, qui s’occupe de la promotion des arts de Flandre et des Pays-Bas. À l’origine, les deux hommes devaient discuter de leur rapport à leur langue, étant tous deux issus de communautés linguistiques vivant le contexte particulier, fécond ou menaçant, du bilinguisme officiel de leurs pays respectifs. Cependant, une fois passée la ronde obligée d’échanges de civilités, d’observation mutuelle, la correspondance s’établit. Il faut vraiment ici entendre ce mot au sens épistolaire bien sûr, mais aussi au sens baudelairien tant les deux écrivains en présence se rejoignent, parfois même, a-t-on l’impression, malgré eux: leurs positions sur certaines questions se ressemblent et se complètent; les formes que prennent leur argumentation s’alignent. Après la langue, la créativité, les médias, la culture leur permettent d’échanger de part et d’autre de l’Atlantique nord, jusqu’au point d’orgue de cet échange, à l’automne 2006, alors que le Québécois visite le Belge, puis, au lancement de ce livre, alors que l’Européen rend la pareille à l’Américain. On s’y désole parfois du prisme statistique et mercantile par lequel on nous demande de percevoir le monde ou l’œuvre d’art, on s’y réjouit un peu plus loin d’un souper babélien où fusent des chansons malgaches, wolofs, françaises ou américaines. Au delà des réflexions instructives et nourrissantes que nous livrent les deux hommes sur le monde d’aujourd’hui et le rôle que doit y jouer la culture, les cultures, il se dégage de part et d’autre des lettres un amour évident de la littérature et des arts, un respect et une curiosité soutenus pour l’Autre. Un ouvrage touchant, porteur de deux pensées humanistes que n’auraient reniées ni Érasme ni Montaigne. Marc Rochette

Bibliographie :
Le Chagrin des Belges, Hugo Claus, Seuil, 830 p., 21,95$
Fragments d’un siècle, Benno Barnard, Le Castor astral, coll. Escales du Nord, 243 p., 39,95$
Dors! Annelies Verbeke, Mercure de France, coll. Bibliothèque étrangère,166 p., 34,50$
Lumières du Nord. Correspondance, Stefan Hertmans et Gilles Pellerin, Québec, L’instant même, 144 p., 18$

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