Pour le repos des neurones

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— Marvin Courage, ça parle au diable ! s'exclame Isabel, à demi surprise, dont le panier vient de heurter le mien au détour d'une allée. Le hasard n'existe pas en dehors des romans de Paul Auster, j'en conviens volontiers, mais comment expliquer autrement que je croise toujours Ghislain et Isabel à cette épicerie ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à ces heures indues où l'on ne s'imaginerait jamais croiser un vieux couple d'intellos gauchistes pourtant bien ancré dans des habitudes casanières ?

— Il est passé minuit, mon Ghislain : ne me dis pas que tu vas manger de la pizza surgelée à l’heure du loup ! Tant qu’à vouloir provoquer des cauchemars, pourquoi ne pas te taper le plus récent Stephen King à la place ?

— C’est ce que je lui avais moi-même dit, Marvin, répond Isabel. Mais tu connais, mon chum : si c’est populaire, il n’y touchera pas même avec une perche de trois mètres… !

Nous le taquinons, Ghislain le sait mais il fait néanmoins mine de prendre ombrage de la suggestion. Au fond, nous avons à peine exagéré : jamais, ô grand jamais ce distingué professeur de littérature française n’oserait s’aventurer dans les pages d’un roman du Roi de l’épouvante ! Des fois qu’il en perdrait sa chaire universitaire !

— De toute façon, pour les sensations fortes, je préfère infiniment Clive Barker à Stephen King, vous saurez, lance Ghislain qui refuse son étiquette de snob.

Je leur fais la bise tour à tour. Ghislain, Isabel et moi ne sommes pas intimes à proprement parler, mais je les aime bien. Ils sont de cette espèce de baby-boomers, moins nombreuse qu’on le souhaiterait, qui n’ont jamais renoncé à leurs idéaux de jeunesse. Cette constance, cette fidélité à soi-même me réconforte, en ces temps lugubres où des gens prétendument sensés ont fini par gober l’idée saugrenue que l’économie de marché est synonyme de démocratie.

— Mais dites-moi, les amoureux : il va ressembler à quoi, votre été ?
— Des vacances ben tranquilles en ville !
— Quelques semaines à la campagne !

Ils m’ont balancé ces réponses contradictoires simultanément, si bien que je ne suis plus sûr de pouvoir distinguer celui qui penche pour le béton, de celui qui rêve d’espaces ruraux.

— Il va falloir qu’on se consulte…, reconnaît Isabel, dont les joues rosissent légèrement.
— Négocier serré, oui, grince son vieux matou.

Il m’amuse, ce petit couple en apparence dépareillé : la libraire et le prof de lettres ! Tiens, voilà qui pourrait faire un bon titre pour un nouveau dessin animé de Disney, non ? Autant Isabel cultive son allure cool et vaguement grano, autant Ghislain projette l’image de l’intellectuel un peu coincé, à cheval sur des principes aussi rigoureux que désuets.

— Chose sûre, enchaîne Ghislain, dès que j’ai terminé de corriger les travaux de mes sempiternels retardataires, je me plonge dans les pages d’un bon livre !
— Excellente idée : j’ai même quelques suggestions à te faire…

Nous cheminons entre les allées de l’épicerie, en causant littérature pour faire changement. De toute évidence, le seul terrain sur lequel ils sont assurés de toujours s’entendre, c’est l’importance des livres dans leur vie quotidienne. Il vous faudrait voir leur condo, presque au coin de la rue Bernard : partout, des étagères et des étagères débordant de volumes de toutes sortes et de tous formats.

Cela étant dit, s’ils partagent cet amour de l’objet littéraire, Ghislain et Isabel n’ont pas forcément les mêmes goûts. Aux livres que la libraire a sélectionnés pour sa vitrine, le prof préfère ceux qui correspondent mieux à sa conception de la littérature. Des goûts et des couleurs, comme dit souvent ma mère, philosophe… Ne mélangeons pas les choux et les carottes, en d’autres termes.
Rendus à la caisse, nous en sommes encore à débattre des mérites d’auteurs aussi différents que Pierre Morency, Tahar Ben Jelloun, Siri Hustvedt et John Grisham, et de genres aussi distincts que le thriller, le roman réaliste fin de siècle ou le roman philosophique. J’essaie de mémoriser tous ces titres jusqu’à ma prochaine visite en librairie —après tout, je n’ai moi-même pas encore décidé des livres qui m’accompagneraient dans les semaines à venir. Sur la liste figurent bien des noms familiers, mais aussi quelques inconnus qu’on m’invite à découvrir…

À l’heure du loup, Pierre Morency, Boréal
Abarat, Clive Barker, Albin Michel, coll. Wiz
Amours sorcières, Tahar Ben Jelloun, Seuil, coll. Cadre rouge
Balcon sur la Méditerranée, Nedim Gürsel, Seuil, coll. Cadre vert
Carnets de naufrage, Guillaume Vigneault, Boréal Compact
Comenius ou l’art sacré de l’éducation, Jean Bédard, JC Lattès
Gone, baby, gone, Dennis Lehane, Rivages, coll. Thriller
Imprimatur, Rita Monaldi et Francesco Sorti, JC Lattès
L’Héritage, John Grisham, Robert Laffont
La Terre et le ciel de Jacques Dorme, Andreï Makine, Mercure de France
Sans sang, Alessandro Baricco, Albin Michel
Sept jours pour une éternité, Marc Lévy, Robert Laffont
Tout ce que j’aimais, Siri Hustvedt, Leméac/Actes Sud
Tout là-bas, Arlette Cousture, Libre Expression
Une adoration, Nancy Huston, Leméac/Actes Sud
Volkswagen Blues, Jacques Poulin, Babel

Nos chemins se séparent sur le trottoir, quand je décide de mettre fin à la discussion, sinon Ghislain et Isabel auraient facilement pu me prendre à témoin de leurs dissensions.

— Surtout, ne te gêne pas pour passer à la librairie, me lance Isabel. Je te refilerai les romans de l’été…
— Mieux que ça, viens souper à la maison un de ces soirs. J’ai quelques nouveaux CD de jazz qui pourraient t’intéresser…
— Je ne dis pas non, Ghislain : à condition bien sûr que tu me serves autre chose que de la pizza surgelée !

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