La littérature en questions

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Si on mesure la vitalité d'une littérature aux débats qu'elle suscite, la littérature française se porte très bien merci. Paradoxe de taille : plusieurs livres viennent de paraître pour dénoncer son état catatonique, son détournement par le mercantilisme et sa complaisance médiatique en général. Tour d'horizon partiel (et partial).

Pierre Jourde a récemment causé quelque émoi dans le milieu littéraire avec son pamphlet La Littérature sans estomac, qui s’en prenait aux productions des auteurs français les plus en vue, de Philippe Sollers à Christine Angot en passant par Marie Darrieussecq et Fredéric Beigbeider. Lecteur attentif mais souvent déçu, le pamphlétaire évite le piège du règlement de comptes pour composer un livre subtil et plein de finesse. Jourde prend le temps de lire les auteurs, d’aller dans le corps du texte pour y débusquer les clichés, les tics langagiers ou la vacuité pure et simple. Il fait preuve d’une ironie ravageuse mais, pour faire bonne mesure, fait aussi l’éloge de certains auteurs comme Richard Millet ou Valère Novarina. Le plus beau chapitre de La Littérature sans estomac est probablement le premier, où Jourde explique simplement les raisons qui l’ont poussé à écrire son livre – comme on peut s’en douter, certaines réactions furent assez froides. Voici indéniablement un penseur honnête, qui livre dès le début de la discussion tous les présupposés qui fondent sa critique en considérant que pour être juste, il doit lui-même se mettre en position de se faire critiquer. Jourde explique le choix des œuvres et les raisons pour lesquelles elles figurent dans l’ouvrage. Lorsque les livres sont mauvais, qui est là pour le dire ?

Digestion lourde

Eh bien, je me dévoue, et je vous parle de Le Cadavre bouge encore, une collection de textes hétéroclites sous-titrée Précis de réanimation littéraire. Se réclamant de Pierre Jourde en ouverture, les directeurs de ce collectif s’en prennent eux aussi à la médiocrité d’une certaine production littéraire, en oubliant malheureusement les qualités de La Littérature sans estomac. Philippe Muray nous rabâche son Homo festivus et sa post-histoire, Maurice G. Dantec disserte sur le « Mal » où il amalgame de manière incroyable Bourdieu, Chomsky, Ramonet avec Garaudy et Meyssan. Chloé Delaume se livre à une typologie des écrivains contemporains amusante, mais peu originale quand on a lu Pierre Jourde, et le reste est à l’avenant. Voir pratiquement tout ce monde citer Guy Debord achève de semer la consternation. La deuxième partie, mieux ficelée, propose la défense de quelques auteurs élevés en modèles. Nietzsche, Léon Bloy, Karl Kraus ou Thomas Bernhard méritent les honneurs; seulement, qu’est-ce que l’étude sur les influences de Socialisme ou Barbarie sur la pensée de Guy Debord (encore lui) fait à travers le lot ?

L’hétérogénéité des textes, des styles et des approches peut être intéressante, mais la démonstration en souffre incontestablement. Les auteurs ont des repoussoirs plutôt vagues, condamnent l’institution littéraire sans aller au-delà des clichés habituels. Quelques textes surnagent – Regis Jauffret vous bouleversera en deux pages -, mais dans l’ensemble, force est de constater que les critiques peuvent parfois être aussi médiocres que leurs sujets.

La part d’Eco

Que vient faire Umberto Eco à travers ces chicanes très franco-françaises ? Pas grand-chose à la vérité, et c’est tant mieux. Son dernier recueil d’essais est doctement intitulé De la littérature, et poursuit son œuvre de sémioticien et de théoricien de la littérature. Encore une fois, l’assemblage de textes hétérogènes, différant de sujets et de méthodes d’approche peut dérouter (conférences, préfaces, etc.), mais la navigation est plus aisée ici. Eco passe en revue son panthéon littéraire : Nerval, Wilde, Flaubert, Pavese, de nombreux Italiens moins connus et bien sûr les auteurs de ce Moyen Âge qu’il nous a fait découvrir. Les articles les plus consistants sont ceux qui lui permettent d’approfondir sa théorie littéraire. Pas de système ici, mais des commentaires inspirés sur les fonctions de la littérature, les aphorismes, le symbole ou le style. Pas d’esbroufe non plus, même si la compréhension du latin peut être un atout : il y a certes un peu du jargon littéraire mais l’écriture reste claire, limpide, presque orale. La grande renommée d’Eco lui permet une liberté rare chez les universitaires : il peut abondamment parler de lui et de ses œuvres. Il ne faut pas voir là un manque de modestie, mais un avantage certain pour le lecteur. À chaque détour, on peut en apprendre sur la composition de ses romans, sur ses influences (le texte sur Borges est superbe), son état d’esprit et ses manières de travailler. Et pour ceux qui voudraient tout savoir ou presque, le texte  » Comment j’écris  » clôt ce livre qui nous plonge au cœur de ce qui fait toute la saveur et la matière de la littérature.

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