Guy Delisle: Chroniques d’un bédéiste voyageur

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Je suis entrée en librairie en même temps que les Chroniques birmanes de Guy Delisle. Les exemplaires à peine arrivés repartaient un à un, sous mes yeux ahuris. Qui était Guy Delisle? Je n’en avais, à ce moment-là, aucune idée. Aujourd’hui, je peux dire que c’est un de mes bédéistes préférés. Bédéiste québécois, de surcroît.

Bon, d’accord, M. Delisle vit maintenant en Europe et publie aux éditions Delcourt, mais ses origines n’en restent pas moins fleurdelisées. De toute manière, les frontières, le bédéiste passe la plus grande partie de son œuvre à les repousser. De Pyongyang à Shenzhen, en passant bien évidemment par la Birmanie (aussi appelée Myanmar), l’auteur nous transporte d’un simple coup de crayon à l’autre bout du monde.

Il faut dire que son travail dans le milieu de l’animation et le métier de sa femme, qui œuvre pour Médecins sans frontières, l’ont transporté lui-même dans plusieurs pays chauds de la planète et ont fourni le décor à plusieurs de ses titres. Son talent de dessinateur et son humour ont fait le reste.

Sur papier, le résultat de ses différents séjours à l’étranger se rapproche étonnamment du reportage journaliste, avec — bien sûr — une touche artistique en plus. En fait, dans ses trois bandes dessinées autobiographiques que sont Pyongyang, Shenzhen et Chroniques birmanes, Guy Delisle pose un regard désinvolte, mais aussi humain et sensible sur des pays et des modes de vie éloignés et, disons-le, souvent mal jugés. C’est ce qui m’a tout de suite séduite dans son œuvre: les décors sociaux denses, mais le ton léger.

Pour être franche, c’est un mensonge: ce qui m’a d’abord accrochée (le succès manifeste de l’auteur mis à part), ce sont les dessins charbonneux qui me sont apparus quand j’ai ouvert Shenzhen. C’est là que l’histoire d’amour a véritablement commencé, je crois. Quelque part devant une case pleine page représentant un morceau de paysage croqué sur le vif, un peu à la manière d’une photographie en noir et blanc.

Le coup de foudre graphique maîtrisé, c’est ensuite l’humour du bédéiste qui m’a charmée. J’ai encore du mal à l’expliquer, parce qu’il s’agit d’un humour plutôt discret. En fait, c’est surtout la manière dont l’auteur met les choses en perspective qui rend le résultat cocasse. Tenez, prenez les aventures du jeune Louis (Louis au ski, Louis à la plage). Aucun texte. Aucun gag. Un découpage plus qu’élémentaire. Pourtant, on ne peut pas s’empêcher de sourire devant le récit d’une journée banale, mais combien extraordinaire pour le petit personnage!

Vraiment, c’est dans l’anecdote et dans le quotidien que l’on retrouve le meilleur de Guy Delisle, et principalement lorsque ce quotidien se déroule à plus de 20 000 kilomètres d’ici! Car ses aventures à l’étranger demeurent de loin mes préférées. Techniquement, c’est-à-dire d’un point de vue scénaristique et graphique, elles m’apparaissent parfaitement maîtrisées. Elles donnent le goût de voyager, de découvrir d’autres cultures, mais aussi d’autres romans graphiques.

Et n’est-ce pas justement pourquoi certains auteurs deviennent nos préférés, leur capacité à nous donner faim, à nous ouvrir à d’autres lectures?

Je me rappelle encore que je suis entrée en librairie en même temps que les Chroniques birmanes. Les exemplaires du dernier Guy Delisle se sont envolés très rapidement. Moi, je n’ai pas quitté le monde du livre depuis.

Et quand je relis les bandes dessinées de l’auteur que j’ai dans la bibliothèque, je réalise que Guy Delisle a balisé le monde de la bande dessinée québécoise, pratiquement inexistante quelques décennies plus tôt. Lui et Michel Rabagliati ont, à mon sens, donné à la BD québécoise ses lettres de noblesse et lui ont infusé une identité à mi-chemin entre le roman graphique et le carnet anecdotique. D’ailleurs, Guy Delisle et Michel Rabagliati demeurent à ce jour les deux seuls bédéistes québécois à avoir fait partie de la sélection officielle du prestigieux festival d’Angoulême, en France. Mais ils ne seront certainement pas les derniers, maintenant que le chemin est ouvert.

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