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Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 84
Mélissa Verreault : Chacun cherche son poisson rouge

Mélissa Verreault : Chacun cherche son poisson rouge

Par Dominic Tardif, publié le 28/08/2014

Avec L’angoisse du poisson rouge, Mélissa Verreault s’abandonne à l’impossible mystère de cette grande aventure jalonnée d’improbables détours communément appelée la vie. Parce qu’il arrive parfois qu’un poisson rouge prenne la poudre d’escampette. Parce que votre âme sœur vous attend peut-être au coin de la rue. Parce que rien n’est vraiment impossible.

« J’avais envie de parler de l’impossible », laisse tomber Mélissa Verreault à l’autre bout du fil au sujet de son troisième livre joliment intitulé L’angoisse du poisson rouge. Mais n’est-ce pas une idée un peu abstraite autour de laquelle échafauder un roman?

Pas pour Mélissa Verreault, dans la vie de qui l’impossible surgissait sans invitation en 2012 sous la forme de trois mignonnes petites triplées. Mignonnes, mais triplées quand même, avec ce que ça suppose de nuits écourtées et de cernes sous les yeux; belle et très concrète preuve que, comme l’écrivaine le dira au cours de notre entretien, « l’impossible ne l’est jamais complètement ».

Et même si à l’impossible, nul n’est tenu, c’est au cœur du chaos qui avait usurpé son quotidien, au beau milieu de ces journées de « dix biberons et d’autant de couches changées » que Mélissa Verreault allait écrire L’angoisse du poisson rouge. « C’est un roman de l’urgence, dit-elle. Je ne pouvais pas le repousser à plus tard, je me suis sauvé la peau avec ce roman-là. »

Sauver la peau, vraiment? « Oui. Six mois après la naissance de mes enfants, je n’allais pas bien, j’étais fatiguée, fatiguée, fatiguée. Je me demandais ce que ma vie était devenue et ce qu’elle serait à l’avenir. » Une pause. « Disons que j’ai fait un bon post-partum. » Elle éclate du rire de celle qui a finalement vu la lumière au bout du tunnel. « L’écriture m’a sauvée, m’a ramenée à ce que j’étais vraiment comme individu et m’a permis de me rappeler que je n’étais pas juste une maman de triplées, que j’étais toujours Mélissa Verreault, la fille qui avait un début de carrière d’écrivaine. »

Grâce à Sergio
Roman choral, L’angoisse du poisson rouge superpose et entremêle les parcours de Manue, vingtenaire à la dérive qui accumule les histoires d’un soir, et de Fabio, sur lequel elle tombera en placardant des avis de recherche afin de retrouver son poisson rouge mystérieusement volatilisé (!). Pardonnez-nous, Mélissa, mais un poisson rouge qui disparaît, ça, c’est vraiment impossible!

« Non, c’est possible!, insiste-t-elle. Moi aussi, j‘ai déjà vraiment perdu mon poisson rouge. Le roman est né de cette anecdote-là. Je me suis levée un matin et mon poisson rouge n’était plus dans son bocal. Je ne l’ai jamais retrouvé! Je suis restée à l’affût, j’ai cherché partout en dessous du tapis, dans les garde-robes. J’ai eu cette envie un peu folle de partir à sa recherche, mais j’ai été plus raisonnable dans mon enquête. Je me suis retenue, mais je me suis dit que Manue, elle, serait game de le faire. »

On pourrait ajouter L’angoisse du poisson rouge à la (longue) liste des romans d’une certaine jeunesse désenchantée – romans charmants mais assez prévisibles – s’il ne s’agissait de sa deuxième partie, récit de la vie rocambolesque, à la fois tragique et lumineuse, de Sergio, grand-père de Fabio et double fictif du grand-père de Francesco, le mari de Mélissa Verreault.

« La première histoire, celle de Manue, me hantait depuis quelques années, depuis la fin de l’écriture de Voyage léger [son premier roman], explique-t-elle. Je sentais qu’il manquait quelque chose. C’est quand j’ai fait la rencontre de Sergio, en visite dans la famille de mon conjoint en Italie, qu’il y a eu un déclic : j’ai réalisé que ces histoires-là étaient liées. Tout ce que Sergio a vécu, ça n’a pas de bon sens, il fallait que je raconte cette histoire-là un jour. »

Grâce à un enregistrement d’une entrevue avec Sergio réalisée dans les années 90 par le cousin de son mari, l’écrivaine parviendra à reconstituer en partie la vertigineuse biographie de cet « homme taciturne et discret », survivant miraculé d’une naissance prématurée, survivant miraculé de la tuberculose et survivant miraculé de la Deuxième Guerre mondiale. Une précieuse matière première que Mélissa Verreault a néanmoins enrichie de ses recherches, question de combler le récit lacunaire du regretté Sergio et d’étayer les chapitres qu’elle consacre à la rude réalité des camps.

La résidente de Lévis creuse ainsi de nouveau le sujet de la guerre, une fascination qu’elle ne sait expliquer et dont témoignait déjà Point d’équilibre, sonrecueil de nouvelles paru en 2012. Elle renoue également avec l’Italie, déjà évoquée dans le même Point d’équilibre, un pays qui occupe désormais dans son œuvre la même place qu’il occupe dans son cœur. « Ça aussi, c’est complètement imprévu! Je n’avais jamais eu d’attirance particulière pour l’Italie, j’y étais déjà allée comme j’étais allée en France ou ailleurs, mais sans plus. C’est grâce à la rencontre avec mon chum que l’Italie fait partie de ma vie au quotidien et fait partie de mes livres. »

Joyeusement échevelé
Du haut de son impressionnante taille (près de 500 pages), L’angoisse du poisson rouge se dresse en porte-à-faux avec l’époque, sur laquelle règne le roman intimiste et maladivement ciselé, bouclé en moins de 150 pages. Voici donc un roman joyeusement échevelé, un brin baroque, ponctué de multiples digressions, occasions pour Mélissa Verreault d’esquisser en filigrane de nombreux commentaires sur de tout aussi nombreux sujets.

« J’ai eu envie de me défouler sur bien des affaires, reconnaît-elle. J’avais une volonté toute personnelle de m’inscrire en contradiction avec ce que j’avais moi-même fait auparavant. Voyage léger, c’était un premier roman somme toute réussi, mais très introspectif et très typique du premier roman, un peu naïf aussi. Je ne le regrette pas du tout mon Voyage léger, je l’aime encore pour ce qu’il est, mais j’ai rapidement eu l’impression que ça ne me représentait pas tant que ça. »

Mystérieux destins
« Ce roman choral embrasse l’idée que les êtres humains sont liés par des destins communs », annonce la quatrième de couverture de L’angoisse du poisson rouge. Vous croyez vraiment à cette idée, Mélissa? Vous savez que l’on toise d’un œil suspect les téméraires qui osent prononcer le mot « destin »?

« Tantôt, j’ai employé l’expression “âme sœur” et elle me déplaît un peu, mais lorsqu’on veut expliquer certaines choses intangibles, on n’a pas le choix de verser dans une sorte d’ésotérisme, parce que c’est le seul vocabulaire disponible pour les exprimer. Il y a des chemins qui se croisent, des rencontres improbables, et on se demande : “Pourquoi mon Dieu?”, et il n’y a pas de réponse. Le mot “destin”, c’est ce qu’il y a de plus proche de ce qui prévaut dans la vie. Il y a tellement de choses qui me sont arrivées et qui n’étaient pas dans mes plans. Je me suis souvent demandé : “Est-ce qu’il y a quelqu’un d’autre qui a un plan pour moi et je ne suis pas au courant?” »

Oui, il est grand le mystère de la vie. Comme il est grand, très grand, le mystère du poisson rouge disparu.

 

Photo : © Sophie Gagnon-Bergeron

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