Entrevues

Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 82
Louise Dupré : Fille d’Ève

Louise Dupré : Fille d’Ève

Par Claudia Larochelle, publié le 08/04/2014

Voilà un peu plus de trois ans que l’écrivaine Louise Dupré a pris sa retraite de l’enseignement universitaire. Depuis, alors qu’elle manque certainement autant à ce milieu qu’elle s’en ennuie, sa force tranquille a été mise à rude épreuve à la mort de sa maman, le 30 janvier 2011, à l’orée de ses 98 ans. Inspirée par cette disparition, elle a écrit L’album multicolore, sorte de livre de famille dont les pages poignantes relatent son lien à sa mère avec, à l’horizon, des fragments de l’histoire du Québec et de celles qui l’ont façonnée.

« Ma mère était décédée depuis à peu près trois mois quand j’ai ressenti le besoin d’écrire sur elle. Ça devenait même une nécessité, en commençant par me demander qui était cette femme-là. », exprime d’emblée Louise Dupré.

« Elle aurait été une bonne romancière, elle raconte bien. Soudain, comme si elle venait d’avoir une illumination, elle se lève, se dirige à petits pas vers sa chambre. Elle revient aussitôt avec trois albums tout neufs. J’ai décidé de vous remettre à chacun les photos de votre enfance. Le moment est venu. Le cœur me serre, je comprends bien ce qu’elle veut dire. Elle me tend un album à la couverture multicolore, tout en dégradés. Des teintes claires ou sombres, joyeuses ou sérieuses, audacieuses ou discrètes. Comme elle, ma mère. C’est pour toi, dit-elle simplement. »

À l’encre de soi
Ainsi, ça a pris la forme du récit. Malgré (ou avec) sa pudeur, sa douce finesse, cette manière qu’elle a de ne pas se mettre à l’avant-plan, de ne pas donner dans la flamboyance, Louise Dupré a dépassé le seuil de l’intimité comme on franchirait le mur du son; dans l’urgence, se lançant dans cette terre peu fréquentée de l’infiniment intime, ayant pour filet sa vingtaine d’ouvrages et la pertinence de ses propos qu’on retrouve dans sa poésie (Plus haut que les flammes), son théâtre (Tout comme elle), ses essais (Stratégies du vertige) ou romans (La voie lactée).

« Mettre en forme de l’autofiction peut être difficile, par exemple trouver une voix qui est soi, mais qui n’est plus soi. Qui est un autre niveau de soi. La poésie m’a aidée. Le “je” de la poésie en est un qui a quelque chose d’autobiographique. Et puis, il y a beaucoup de questions éthiques qui nous viennent… Quand il reste des gens autour, on n’écrit pas pareil. Duras, elle, tout le monde était mort… »

Duras, Beauvoir, Ernaux, Cohen, Barthes, etc. Leurs réflexions sur la perte comme des instantanés conjuguées à ses propres idées peuplent cet Album multicolore tissé d’une enfilade de perles à travers lesquelles elle s’interroge sur le silence chargé de la soudaine absence maternelle : « Je me crée une mémoire, je résiste à ma propre disparition. Je me retrouve avec un passé heureux et parfois malheureux, des petits frères, une amie inventée, de vraies amies à l’école, des chats, un ange gardien qui dormait avec moi la nuit, des poupées sales que je couchais dans un berceau de bois. Me voici de nouveau avec une histoire. J’échappe au sort d’Ève, la seule femme sur terre qui n’a pas eu à faire le deuil de sa mère. »

Moderne avant son temps
L’écrivaine originaire de Sherbrooke se demande aussi ce que cette femme, opticienne d’ordonnance, mère pour la première fois à 35 ans en 1949, puis deux autres fois par la suite, avide d’histoire, d’astronomie, de sciences politiques, des écrits de Marx et de Mao, lui a transmis. « On se rend compte que même si on n’a pas les mêmes valeurs que notre mère, il y a beaucoup de choses qui passent, qu’on le veuille ou non. C’est subliminal. Si je suis la femme que je suis, c’est parce qu’elle est passée avant moi. »

L’auteure a entrepris de reconstituer l’histoire de sa mère en intégrant ses deux autres enfants, son mari mort vingt-cinq ans avant elle, son père et, bien sûr, la lignée de femmes l’ayant précédée. Elle offre en filigrane un panorama fascinant du Québec échelonné sur quatre siècles au cours desquels les femmes se sont battues pour leurs droits et libertés, dans la rue comme à la cuisine, ou sous cette « mauvaise lumière du salon » à laquelle elle fait si souvent référence, se rappelant les discussions avec celle dont elle s’est occupée jusqu’à son dernier souffle.

Bien sûr, comme dans toute relation mère-fille, l’histoire n’est pas qu’idyllique. L’ambivalence et la complexité des sentiments parsèment le récit et nous happent, criantes de vérité : « On ne fait jamais complètement le deuil de la fée de notre enfance. Comme notre mère ne fait jamais le deuil de la petite fille parfaite dont elle rêvait. La mère se projette dans sa fille et la fille dans sa mère. D’un côté et de l’autre surgissent des désirs plus grands que nature et, bien sûr, des déceptions. »

L’impossible débordement
Savons-nous seulement faire des deuils dans la vie en général? Accordons-nous suffisamment d’espace au tsunami de tristesse qui accable? L’artiste qui demeure maintenant à Montréal se confie dans ses lignes : « J’ai appris à me contrôler dès ma tendre enfance, je suis une femme sensée, pondérée, réservée, raisonnable, responsable, agréable, sociable, je peux être tranquille, le couvercle de la marmite ne sautera pas. Aucun danger de ressembler à l’une de mes connaissances qui s’accrochait au cercueil de son père en criant alors qu’on voulait le refermer. On avait dû l’en arracher, des funérailles pénibles, vraiment! Mais elle, au moins, elle avait eu le courage de hurler. »

Hurler… Prendre la plume a été sans doute sa manière à elle de le faire avec sa voix d’aînée, sa voix de grand-maman d’un petit garçon dont elle parle toujours avec des étoiles dans les yeux et comme femme de lettres sensible et lucide. « Je me suis rendu compte que tant que la mère est là, c’est comme s’il y avait un barrage contre le Pacifique; quand la mère n’est plus, c’est nous le rempart. La prochaine à être dans le cercueil, normalement, ce sera moi. »

Avec sa manière de parler à voix basse et lentement, soucieuse d’utiliser les mots exacts, Louise Dupré avoue que bien qu’elle ne soit pas la première à poser ces questions, elle espère réussir à le faire à sa façon, « en apportant mon petit grain de sable au thème de la maternité », qu’elle dit. C’est sur une plage vierge et entière qu’elle nous invite à marcher en nous ouvrant son album multicolore.

 

Photo : © Toma Iczkovits

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