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Catherine Mavrikakis : Figer l’éternité

Catherine Mavrikakis : Figer l’éternité

Par Dominique Lemieux, Les libraires, publié le 14/09/2010

Après le tourbillon du Ciel de Bay City, Catherine Mavrikakis revient au-devant de la scène littéraire avec le superbe recueil L’éternité en accéléré, paru chez Héliotrope. La coqueluche des libraires y offre, dans une série de textes sensibles et lucides, une incursion nécessaire dans notre époque trouble. Entrevue en accéléré.

Comment décririez-vous ce nouveau livre?
C’est un ensemble d’instantanés, de réactions écrites qui ont la prétention d’empêcher le présent d’être jetable. Mais pour que les instantanés durent un peu, ils doivent avoir une certaine ampleur, une certaine longueur. D’où une série de textes de quelques pages. Je ne voulais pas faire dans le fragmentaire.

Quelle est la part de réalité et de fiction?
Tout est assez vrai dans ce que je dis. Mais j’ai envie de citer Boris Vian : « Cette histoire est vraie parce que je l’ai inventée. » Avec l’écriture, on est toujours malgré tout dans un peu d’invention, de recomposition. Cela donne un sens au réel.

On sent souvent l’angoisse dans votre carnet. En quoi cela vous alimente-t-il?
Je ne sais pas s’il y a de l’angoisse dans mon carnet. Je dirais plutôt qu’il y a de l’inquiétude. Je suis inquiète, toujours inquiète, aux aguets, par rapport à l’avenir, par rapport à ce qui peut nous tomber dessus. C’est une forme d’écoute du monde, des autres. Je suis une oreille tendue, oui, très tendue…

La désillusion, la mort, la douleur d’être sont des thèmes récurrents. Pourquoi?
Je ne sais pas. Cela a toujours été ainsi pour moi. Mais avec l’âge, il faut dire que je deviens de plus en plus mélancolique, comme si une certaine lucidité ne pouvait faire place qu’à une douleur douce. Par contre, moi, je ris beaucoup quand j’écris. Je joue la tristesse aussi, pas parce que je suis fausse, mais je joue la tristesse comme on joue une partition, pour mieux l’interpréter, la posséder. Les choses, les êtres, les sujets que je choisis me font rire. Il y a dans mon désespoir un grand éclat de rire. Peut-être que je ne le montre pas assez. Je suis une ricaneuse ignorée…

D’où venait l’inspiration pour l’écriture de ces chroniques?
Je me faisais cannibale du moment, des êtres, des journaux, des réflexions que j’entendais, de tout, de tout. C’est souvent un événement anodin qui me rend perplexe, qui m’irrite, qui me fait rire et qui est le déclencheur de ce type de réflexion. Cela peut être aussi un rêve. J’essayais de comprendre en quoi l’objet de mon intérêt réveillait des choses en moi. C’est tout.

Pourquoi écrire le quotidien?
Je ne connais que le quotidien. Il nous écrase souvent. Il nous avale. L’écrire me permet de lui donner un sens, une forme, de le mettre à distance. Et puis, souvent, on vit sans vouloir penser à ce qui nous arrive. Parfois, je me fais l’impression d’être stupide tellement je gobe les jours qui passent, sans les distinguer les uns des autres. Je voulais pendant quelques mois essayer de saisir la couleur du magma qu’est le temps qui s’écoule, presque sans nous, trop vite.

Certains textes sont extrêmement personnels. Craignez-vous de vous dévoiler ainsi?
Non, je ne crains pas de me dévoiler. Je ne crois pas être capable de me dévoiler. Dire est toujours une arme. Un contrôle. Je me sens toujours menteuse quand je raconte, même quand je dis la vérité. Dans l’écriture, ce qui est bien, c’est qu’on peut échapper au vrai et au faux.

Vous dites « Lire n’est pas une partie de plaisir. Écrire non plus. » Pouvez-vous préciser votre pensée?
Je suis particulièrement fatiguée de la culture du divertissement. On vend les livres en disant aux gens qu’ils passeront un bon moment. Mais n’y a-t-il pas d’autres lieux que les espaces culturels pour passer de bons moments? Un livre n’a pas nécessairement à vous faire plaisir. On ne va pas au musée juste pour trouver cela amusant. Il me semble que l’art doit révéler quelque chose de grave. Au moins de temps en temps. Alors, tant pis, si on ne voit pas que je sais rire dans mes textes. J’assume le côté tragique de mon travail. Pour l’instant…

Lequel des textes de L’éternité en accéléré préférez-vous?
Celui où je parle de Michael Jackson et de mes étudiants en cours, « Back-slide with Michael », parce que j’ai eu beaucoup de mal à l’écrire. Je voulais raconter quelque chose sur l’enseignement. Et ce n’est pas facile. J’ai l’impression que ce texte raconte vraiment l’essentiel de ce que j’ai vécu dans les vingt-cinq dernières années.

Ces titres sont tirés de votre blogue. Que représente le Web pour vous?
Je suis beaucoup sur le Web. Quand j’étais petite, j’aimais les encyclopédies. Ma mère avait le Quid?; j’étais toujours en train de chercher des choses là-dedans, de m’y perdre. J’erre sur le Web. Je m’y promène. Je n’y vois que des avantages. Par contre, je ne voulais pas faire un blogue où les textes seraient courts, comme c’est souvent le cas. Je ne voulais pas non plus de commentaires sur mes textes. J’ai fait comme j’ai voulu. Le Web permet des réinventions permanentes. J’y reviendrai. Je ne sais pas quand. Mais oui, bien sûr.

Avez-vous retravaillé vos textes pour les faire passer du Web au papier?
Oui, j’ai retravaillé mes textes. Nous leur avons trouvé une cohérence autre que celle qui était celle du Web et qui ne pouvait être que chronologique. Oui, j’ai changé des choses, corrigé et recorrigé. C’est normal.

Il y a de fréquentes allusions au Ciel de Bay City. Que symbolise ce livre pour vous?
Le ciel de Bay City ne signifie pas plus que mes autres livres. Si j’en parle dans L’éternité en accéléré, c’est parce que je venais de le publier et qu’il avait un petit succès qui me forçait à continuer à en parler publiquement. C’est comme si ce succès m’empêchait de tourner la page. (je me plains de tout…). Le livre m’a donc hanté plus longtemps que les autres que j’ai dû enterrer vite, faute de lecteurs… Sans tambour ni trompette...

Vous considérez-vous comme une intellectuelle?
Oui, je suis une intellectuelle. Je ne suis pas quelqu’un des salons ou de la communauté intellectuelle, mais vivre sans livres me serait difficile. J’ai besoin de penser le monde, penser avec les autres, les écrivains, les philosophes, à travers leurs livres et me faire une idée par moi-même. J’aurais été cela même sans être devenue professeure. Je crois que la lecture dans ma vie a calmé quelque chose de mon inquiétude face à l’existence.

Quelles lectures vous influencent?
En ce moment, Brett Easton Ellis, Will Self, Alice Sebold. Le New York Times, mais aussi Baudelaire. Je lis beaucoup et suis très poreuse. La liste des influences est trop longue. Je bouffe les textes.

En quoi un live est-il réussi selon vous?
Quand il continue à me hanter longtemps. Quand je ne peux que revenir au livre pour penser la suite des choses. Il s’imprègne alors dans mon quotidien.

Seriez-vous capable de ne pas écrire?
Oui, je serais capable. Ce ne doit pas être bien difficile. Il suffirait d’être un peu moins inquiète. Je me le souhaite.

Votre prochain ouvrage est-il en chantier? À quoi ressemblera-t-il?
Mon prochain livre est presque fini. Le premier jet, je le réécrirai cette année. Cela parle de quatre personnes qui ont vécu un même drame. Soit par procuration, soit directement. Un de mes personnages est un condamné à mort.

Les libraires avaient littéralement craqué pour Le ciel de Bay City. Pour vous, que représente le libraire?
Les libraires sont bien sûr importants. J’entre dans une librairie et comme j’ai lu dans les journaux des comptes-rendus de livres, je me crois toujours maligne. Je vais droit au but, à la liste de livres que j’ai trouvés. Maudite intello qui croit tout connaître… Et puis, je me mets à bavarder avec une ou un libraire qui me recommande tel ou tel livre. J’en oublie ma liste. Me voilà, par le rapport au libraire, toute décontenancée. Je perds pied. J’écoute. Je suis là. Dans le présent, avec quelqu’un qui pense me destiner des livres. Je repars en ayant laissé ma liste dans la poubelle de la librairie.



Bibliographie :
L’éternité en accéléré, Héliotrope, 280 p. | 24,95$

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