Entrevues

Littérature jeunesse

Le libraire - Numéro 77
Max Férandon: Branché sur le passé

Max Férandon: Branché sur le passé

Par Claudia Larochelle, publié le 11/06/2013

Quelle mouche a bien pu piquer l’écrivain québécois d’origine française Max Férandon, pour qu’il imagine dans son nouveau roman une corde à linge qui puisse faire circuler Internet? La mouche de la jeunesse sans doute; un lectorat qu’il apprivoise sans grand mal, avec imagination et candeur.

Oui, il y a quelque chose d’à la fois candide et lucide chez Férandon, quelque chose comme un soupçon de franche nostalgie à l’égard de cette jeune période de sa vie où, durant les années 60, dans un petit village du département de la Creuse au centre de la France, les grands-mères et les arrière-grands-mères portaient le deuil en restant voilées de noir pendant des années, encore habitées par les fantômes des deux guerres mondiales qui leur avaient volé frères, fils ou maris.

Enfant, bien des années avant qu’il ne nous donne à lire cette fameuse Corde à linge et ses précédentes œuvres, l’auteur qui vivait entouré de photos poussiéreuses, de casques abîmés ou de baïonnettes rouillées, s’est imprégné de ces fortes images qu’il a transportées dans sa bonne mémoire jusqu’à Québec, sa ville d’accueil depuis une vingtaine d’années.

 

Les gars du câble

« Oui, je ne peux pas le cacher, je suis un grand nostalgique… Je considère ça comme une forme d’énergie qui apporte beaucoup. Bientôt, on va brancher les voitures là-dessus », constate Férandon avec humour. Un humour perceptible en tout temps durant notre entretien et qui le fait écrire par la même occasion. « Il y a quelques années, je me suis fait couper le câble chez moi. J’avais nommé les deux gars qui avaient fait ça Lobo et Tommy! C’est ainsi que j’ai imaginé faire passer Internet dans une corde à linge… pour compenser. Difficilement réalisable pour moi, j’ai pensé que Liam et Juliet, de jeunes personnages anglais fraîchement débarqués dans un petit village français épargné par les avancés technologiques, y parviendraient. »

Dans la fiction élaborée par Férandon, Lobo et Tommy reviennent d’ailleurs au cours de ces 176 pages dans la peau d’employés énervants de Cablôrama, le plus gros fournisseur de services Internet au pays. Ils mettront des bâtons dans les roues au duo plus motivé que jamais à exploiter l’idée de leur créateur-écrivain, sans trop imaginer d’ailleurs l’impact de leur installation et les chamboulements qu’elle occasionnerait dans leur nouveau coin de pays : « La révolution ayant son lot d’inconvénients, certaines habitudes éprouvées pendant si longtemps volèrent en éclats. Comme le feuilleton policier du lundi soir, la promenade digestive après le souper […] Comment expliquer à un troupeau de vaches affamées que leur patron a joué toute la nuit en ligne dans un monde virtuel? Car les vaches, c’est bien connu, ne connaissent de réalité que le plancher des vaches. »

 

Des mots qui en ont marre

Maître des jeux de mots, expressions et métaphores, comme en témoigne l’extrait ci-haut, l’écrivain ne rate jamais une occasion d’impressionner en les utilisant avec un art incomparable pour faire naître un tas d’images dans la tête des jeunes lecteurs : « Cet après-midi-là, il faisait si chaud que le goudron fondait sur la route. La chaleur ramollissait tout, y compris les vélos, les pancartes, même les granges. Les fermes ramollissaient comme les montres molles de Dalì. » La mission est réussie et l’enchante dans son travail. « J’aime jouer avec les mots, ils ne sont pas figés, les mots, précise-t-il. Ils en ont marre d’être droits et ont peut-être envie de faire des folies. »

En plus de cette manière bien à lui de raconter, et grâce à ses références aux fleurs, aux plantes et à la nature verdoyante, l’auteur fait de La corde à linge un roman fleuri, odorant et champêtre qui réussit à faire passer en filigrane des thèmes graves et sérieux qui n’échapperont certainement pas aux sensibles lecteurs. « Il n’y a rien de superficiel ici, loin de là. J’aborde les sujets plus lourds en n’oubliant pas de mettre des coussins pour amortir le choc. » Ainsi, guerre, pauvreté, solitude et deuil sont abordés avec tact. Le vieillissement aussi. Les personnes âgées l’émeuvent et l’inspirent. C’est pour ça qu’il y en a tant dans ce roman et que leur rôle est essentiel auprès de la jeune génération. « On ne s’occupe pas assez des gens plus vieux. On ne les écoute pas. J’ai voulu leur donner la parole dans ce livre. Bien sûr que le progrès fait avancer les affaires, mais il ne faut pas oublier ce qu’il y a eu avant nous. Ces gens sont ceux qui gardent la mémoire du passé », insiste celui qui a déjà travaillé avec eux à titre de préposé à domicile.

 

Écrivain électrique

S’il connaît bien les gens du troisième âge pour les avoir côtoyés dans une autre vie, il n’a jamais eu d’enfant et n’est pas particulièrement entouré de jeunes. L’entreprise d’écrire pour eux aurait pu sembler périlleuse, après des ouvrages précédents pour adultes comme Monsieur Ho et La roue et autres descentes. Or, cette nouvelle trajectoire lui est venue tout naturellement. « J’ai un bouton électrique sous le poil; celui de l’imaginaire. Je le tourne et tout apparaît à moi, je me sens libre d’y naviguer. Je ne vois pas tellement de frontière entre la littérature jeunesse et adulte. Il faut juste cultiver la folie, lui dire de revenir si elle s’est un peu estompée avec les années. Chez moi, ça se fait très facilement tout ça et j’en suis fort heureux. Si on m’apprenait que désormais je ne devais écrire que pour un jeune lectorat, ça ne me ferait pas de peine du tout. »

En attendant le prochain opus pour petits, après les premiers balbutiements de La corde à linge dans la collection « Gazoline » des éditions de La Bagnole, dans laquelle tous les romans sont accompagnés d’une analyse littéraire destinée aux jeunes lecteurs comme aux pédagogues, naîtra dans quelques mois aux éditions Alto, pour les adultes cette fois, un roman dans lequel il pleut très souvent et intitulé Un lundi sans bruit. « C’est un livre à deux histoires séparées, avec pour points communs, un même village et un théâtre de mime. Le style est d’une liberté absolue. Donc, le réviseur aura des problèmes de calvitie et l’éditeur voudra faire un livre de cuisine à la place. » Voilà pour la folie qu’il cultive aussi bien qu’il peut faire passer Internet dans les cordes à linge; avec la ferme intention de rester libre et fidèle à sa nature de grand gamin indomptable. Que nul ne s’avise de le rendre mature et sérieux.

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