Chroniques

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 109
Éloge du livre imparfait

Éloge du livre imparfait

Par Dominic Tardif, publié le 22/10/2018

Notre amour pour certains livres s’enracine souvent de leurs failles. Confession autour de Cartographie des vivants de Sarah Brunet Dragon.

« J’aime les livres rigoureusement imparfaits et égarés. » C’est Sarah Brunet Dragon qui l’écrit dans Cartographie des vivants, une réflexion sur la rencontre avec l’autre que permet la littérature.

Sarah me pardonnera, je l’espère, de m’approprier sa confession et d’affirmer moi aussi que j’aime les livres tout croches, que j’aime les livres baroques et inclassables, que j’aime les livres qui ne remporteront jamais de prix, que j’aime les livres oubliés qui illumineront peut-être la vie de ceux qui, dans cinq, dix ou quinze ans, les exhumeront des rayons empoussiérés d’une bouquinerie d’occasion.

Je vous écris ceci comme on note quelque chose dans son téléphone, afin de se le rappeler à soi-même. Je vous écris ceci au cœur d’une rentrée littéraire dans laquelle je m’engageais il y a quelques semaines en sachant d’emblée que je ne prendrais jamais le dessus et que je laisserais trop de grands livres derrière, faute de temps. Le journaliste littéraire que je suis vous écrit ceci avec la conscience honteuse de tous ces bons livres qui ne généreront que silence, de tous ces précieux livres qu’aucun quotidien, qu’aucune revue, qu’aucune radio ne célébrera (mais qu’un libraire bienveillant placera peut-être entre les mains de quelques lecteurs).

Cette chronique est consacrée à tous ces livres négligés, mais aussi à tous ces livres écorchés par la critique parce que leurs imperfections n’ont pas été gommées, ou parce qu’ils pointent dans une autre direction que celle du vent. Mea culpa : la critique et le commentaire littéraire ressemblent trop souvent à un bulletin scolaire recensant les aspérités d’un texte, présentées comme autant de failles déplorables, alors que ce sont les failles d’un texte qui en définissent la couleur.

Sarah Brunet Dragon le dit mieux que moi : « J’aime peu de livres. J’aime ceux qui parlent, qui ne sont pas de-la-littérature. Je veux dire par là qu’ils n’essaient pas d’en faire mais qu’ils parlent, simplement : j’aime les livres d’une voix, de plusieurs voix. Les livres écrits comme des lettres d’amour [...]. » Voilà un des nombreux clairvoyants passages de ce projet singulier, que l’on pourrait qualifier de carnet, mais ce ne serait pas rendre justice à l’universalité, et à la densité, de la pensée qu’il porte.

Je paraphrase encore Sarah Brunet Dragon : lire un livre, c’est aller à la rencontre de l’autre. Jamais ne nous viendrait à l’esprit d’exiger pareille absence de faille chez ces gens qui traversent nos journées. Excusez le cliché : c’est précisément dans l’espace qu’ouvrent leurs failles que s’enracine l’amour que nous portons aux personnes grâce à qui nous connaîtrons nos plus doux instants de bonheur. Pourquoi reprocher aux livres les raisons pour lesquelles nous chérissons nos amis et nos amours ?

Nécessaire silence
« Un matin, j’ai reçu par la poste un DVD. Quelqu’un avait écrit bobines dessus à l’encre bleue avant de l’insérer dans une enveloppe transparente. » Sarah Brunet Dragon obtient ainsi, sans les avoir demandées, des images muettes, enregistrées par une caméra portative des années 50, sur lesquelles apparaissaient ses oncles, ses tantes et son grand-père Gilbert, aujourd’hui âgé de 90 ans. Ils sont jeunes, ils sont beaux. Gilbert, claquemuré depuis toujours dans un silence confinant au malaise, en émergera lumineusement à mesure que sa petite-fille lui posera des questions.

Ma grand-mère ne comprend pas du tout comment je gagne ma vie. J’ai renoncé à lui dresser la nomenclature de tous les menus boulots dont est composée ma vie de pigiste. Comment expliquer à une femme dont aucun des huit enfants n’a fréquenté l’université que l’on me paie pour lire des livres ? Je suis paresseux, je sais. « Nos mondes sont devenus étrangers l’un à l’autre », observe Sarah Brunet Dragon au sujet de sa génération et de celle de ses aïeuls, séparées par un fossé en apparence infranchissable.

Un fossé que seule la parole humaine peut aspirer à combler, pense la poète, finaliste au prix Émile-Nelligan pour son recueil À propos du ciel, tu dis (Éditions du Noroît, 2017). Il y a, par la parole humaine, une mémoire à garder vivante. « Elle [la mémoire] est, à travers moi, ce qui relie le présent et l’avenir au passé; elle me demande de réapprendre cette attention, cette écoute et cet amour nécessaires aux filiations humaines, aux héritages de toutes sortes permettant que se poursuive la vie humaine, afin que je puisse, plus tard, les transmettre à mon tour. »

Je tente ici de décrire Cartographie des vivants et je sens comme à toutes les fois que je parle d’un grand livre que je n’y parviens pas très bien, que le livre se dérobe sous mes mots. Procédons plus simplement : il est question, dans Cartographie des vivants, d’un dialogue qui nous invite à renouer avec ceux qui nous ont précédés, d’une mémoire intime à nourrir, loin de l’histoire avec un H majuscule. Il est question de ce sacré que l’auteure tente de reconnaître, de ce sacré n’ayant rien à voir avec la religion, se terrant quelque part au creux de ce qui la « relie profondément au monde. » Il est question de ce territoire que l’on ne peut réellement habiter que si l’on accepte qu’il nous habite. Il est question d’un rapport à l’autre farouchement dégagé des logiques astreignantes du commerce.

Cartographie des vivants, je m’en rends bien compte, ressemble à travers les mots que je choisis à un livre anachronique et il l’est sans doute, dans la mesure où les idées dans les voiles desquelles il souffle ne sont pas celles de la réussite chromée, des likes et de l’agitation générale du monde. Il est question dans Cartographie des vivants de cet « éloignement nécessaire par rapport à ce qui nous est présenté comme “la société” », de ce silence sans lequel écrire véritablement est impossible, et sans lequel lire véritablement est sans doute tout aussi impossible. Il en faut, du silence, pour distinguer la voix des livres qui nous parlent vraiment, de ceux qui plaisent à tout le monde parce qu’ils disent trop bien ce qu’on attendait d’eux.

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