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Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 101
Henry David Thoreau : L’homme qui nommait les pommes

Henry David Thoreau : L’homme qui nommait les pommes

Par Robert Lévesque, publié le 02/06/2017

Voyager dans les livres le matin dans la grange, marcher l’après-midi dans les bois dont il décrira la vie de chaque arbre dans son journal, fabriquer des crayons dans l’entreprise de son père, regarder pousser le maïs, s’amouracher des mésanges et des engoulevents, construire sa cabane près d’un étang, n’épouser que le ciel; telle fut la vie de Thoreau… Portrait d’un solitaire ancien qui a dit « lorsque je suis dans les bois, le gouvernement est invisible ».

Les lecteurs de l’œuvre (ses essais sur la marche, les forêts du Maine, les couleurs d’automne) et les admirateurs de la vie sublime de Henry David Thoreau, nombreux au XXIe siècle, au Québec et partout, étudiants, écrivains, écolos, vieux fans des sixties, new age et bouddhistes, non connectés ou déconnectés des bidules dits intelligents, devraient lire cette biographie du fameux écrivain de Walden, de La désobéissance civile et de Les pommes sauvages. C’est l’ouvrage de référence. Une maison d’édition de Marseille, vouée à la défense de la pensée écologique, vient de publier en français ce livre paru en Californie en 1986. Robert Richardson, son auteur (le mari de la nature writer Annie Dillard), nous guide pour parcourir les sentiers de la Nouvelle-Angleterre où Thoreau, de 1817 à 1862, a marché sa vie, semé ses livres, entretenu quelques amitiés, bêché ses libertés, râtelé ses plaisirs et ses jours – tel un Proust rural dont la galerie de personnages serait formée de plantes, de pluies, de pommes, de pics-bois, de prairies, de pins et de parfums.

Des matinées à lire (Homère, Cicéron, Tite-Live, Sophocle, Goethe, Mme de Staël, Chaucer…), des journées à marcher, des nuits à rêver, cet homme, qui demeura célibataire comme son frère et ses sœurs, qui mourut de tuberculose à 44 ans, avait choisi de vivre à sa manière, à son rythme, à ses heures, il avait fait des études classiques mais en était ressorti méfiant de l’enseignement, refusant l’autorité, démissionnant dès son entrée dans le système éducatif car il refusait de donner aux élèves les châtiments corporels qu’on attendait de lui. Ouvrant une école privée que cinq gamins fréquentèrent un an ou deux. Brave homme, ce Thoreau.

Il n’a pas écrit de fictions, il ne s’est jamais mis en état de roman mais en état de marche, d’observation, en état de lecture du livre ouvert de la nature, ce qu’il n’a jamais cessé de faire, traversant les bois autour de Concord, se frayant des chemins dans les forêts du Maine, observant le roman des saisons, les rebondissements des températures, les éblouissements du sexe chez les plantes qu’il admirait à travers les fleurs (l’orchidée, dite catleya, était pour Proust l’image de l’amour), étudiant au microscope les crottes de corbeaux, racontant un combat entre une tortue et un tacaud, passant une journée entière dans un marécage à observer les grenouilles, puis écrivant, plusieurs pages par jour dans son journal, remettant sur le métier à sept reprises l’écriture de son grand livre, Walden or Life in the woods, le chef-d’œuvre d’un homme sachant qu’il marchait dans la même nature que celle que parcouraient les anciens prophètes et les vieux poètes.

Henry David Thoreau (à 20 ans à Harvard, il a remis une copie sur « les contraintes, les inconvénients et les dangers du conformisme ») n’était pas un Américain mais un pré-Américain, il détestait le gouvernement qui pour lui n’était qu’une machinerie qu’un seul homme pouvait soumettre à sa volonté (que n’eût-il connu Trump!). Quand il construisit sa cabane auprès de l’étang de Walden (une table, une chaise, un lit, une porte, deux fenêtres, un foyer, une remise pour le bois de chauffage, des crayons et des cahiers), il refusa de payer des impôts. Dormit une nuit en prison. L’Amérique pour lui n’était pas celle qui se rue en avant, courant derrière le progrès, mais celle qui remonte en arrière, jusqu’en Asie, celle des premiers habitants, lui qui parlait de s’indianiser…, et pour qui le pays était avant tout le territoire.

Au Québec, un écrivain disparu, méconnu, Jean-Pierre Issenhuth, a vécu sous l’étoile de Thoreau, marché dans les traces de Thoreau, construisant sa cabane à Laval-Ouest, une cabane à soi, pour écrire, cultiver, entremêlant dans ses carnets (le dernier est paru dans la collection que je dirige chez Boréal, « Liberté grande », sous le titre La géométrie des ombres; on m’excusera pour le placement de produit…), avec un art de la confidence, l’instinct d’une vie spirituelle et l’instinct d’une vie sauvage, en ami des philosophes et des arbres; Thomas Hellman, dans son spectacle Rêves américains, prouve qu’il est un lecteur de Thoreau, ses rêves ancrés dans l’Amérique du terrain, du réel, non dans celle du virtuel, de la conquête, de l’obsession de l’argent, cette Amérique du pouvoir qui triomphe si bêtement avec le pitre-président actuel.

Thoreau ne savait pas qu’il aurait une postérité, cela était loin de ses pensées, il n’a publié que deux livres de son vivant et ce qui l’intéressait le plus, c’était la saison qui suivrait, les changements qui se produiraient encore, la nouveauté à découvrir – divin détail – lorsqu’il s’apercevait qu’une rangée de saules ensemencée par les oiseaux l’avait été par l’action du vent sur le talus d’une nouvelle voie ferrée, l’épreuve à affronter – sale coup – lorsqu’une gelée hors saison tua ses haricots, ses courgettes, son maïs… faisant alors contre mauvaise fortune bon usage, celui de saisir l’instant présent, ne vivre qu’en lui, le décrire, l’écrire, et finalement – puisqu’il faut gagner sa vie – en faire matière à conférences, comme celle qu’il promena de ville en ville sur le clair de lune et où, sans être un poète patenté, sa pensée, nourrie de références des Grecs aux Incas, atteignait naturellement la dimension poétique. « Certains passages, écrit Robert Richardson, font penser à Byron, au Longfellow des Voix de la nuit, et même aux nocturnes de Chopin ».

Cet homme aimait les oiseaux, les arbres, les nuits, les vents, il avait un faible pour les pommes d’été, d’automne et d’hiver, plus encore pour les pommes sauvages et épicées de Nouvelle-Angleterre qui n’avaient pas de noms et à qui il en donna, pomme du truand, pomme du bord de route, pomme du flâneur, pomme qui pousse dans de vieilles fondations en ruine

Était-il excentrique, cet Américain de Concord, ou simplement moderne? Dissident. Résistant. De ces hommes qui tiennent tête aux dirigeants des machines politiques, qui lisent Sénèque dans une grange et entretiennent un compagnonnage avec les moqueurs roux et les pigeons sauvages…

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