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Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 97
Drieu la Rochelle: un bon mauvais écrivain?

Drieu la Rochelle: un bon mauvais écrivain?

Par Robert Lévesque, publié le 24/10/2016

« Drieu est ce qu’on pourrait appeler un bon mauvais écrivain » : ce jugement ambivalent ouvrant la porte à de l’équivoque (bon et mauvais? bon ou mauvais?), c’est Philippe Sollers – le Roi-Sollers se meurt… – qui le portait envers Pierre Drieu la Rochelle au moment où celui-ci, 67 ans après son suicide, entrait en 2012 dans la Pléiade. Une entrée scandaleuse pour certains, prompts à y voir un effet de retour au fascisme; une entrée méritée pour ceux qui, comme moi, admirent le styliste, l’auteur de Gilles et du Feu follet, et savent que sa place dans ce palace de papier est préférable à une exclusion qui alimenterait le fantasme autour du nom maudit, celui du collabo, partisan de l’Allemagne d’Hitler, alors que l’œuvre demeure, qu’elle a ses lecteurs, et le droit à cette reconnaissance qui fut lente à venir (quand celle de Céline n’a pas eu à attendre).

L’entrée d’un écrivain dans la Pléiade suscite parfois du remous (souvenons-nous de celle de Sade en 1990 – au Devoir, emballé par l’audace, j’avais titré Un Saigneur dans la Pléiade). Celle de Drieu fut un événement qui n’a pas « excité les foules » comme le faisait remarquer Raphaël Sorin dans son blogue Lettres ouvertes, mais il y eu de la… résistance (s’cusez-là). Ce qui signifie qu’on ne l’avait pas oublié, le suicidé de 1945, le dandy sombre qui, à l’invitation d’Otto Abetz, avait pris des mains de Paulhan les rênes de la NRF, misogyne et antisémite mais écrivain, bon écrivain; mauvais homme, certes, dans les circonstances de cette guerre-là, guerre d’Hitler, mais Drieu aura été un fasciste d’honneur, si je puis me permettre, lui qui a écrit dans son Journal de 1939-1945 (paru en 1992) : « Nous avons joué, j’ai perdu. Je réclame la mort ». Lorsque la nouvelle de son suicide fut connue, Sartre avait écrit : « Il était sincère, il l’a prouvé ».

Nous avons joué, j’ai perdu : remarquable façon de résumer un engouement collectif qu’il aura décidé de payer de sa personne avec une fierté – voire du panache – qui le mena à refuser le jugement des autres en avalant le soir du 15 mars 1945, après une promenade sur les boulevards, du gardénal et en ouvrant le gaz, chez lui, seul. Jouant la scène finale de son roman Le feu follet, à ceci près qu’il n’utilisa pas un revolver et qu’Alain, son personnage conçu dans les années 30, n’avait pas rencontré l’absolu du fascisme et n’a tiré le rideau que sur son mal de vivre, profond, sur sa perte de désir, fatale.

Drieu est un écrivain qui, comme Céline (toubib), Apollinaire (poète) et Cendrars (bourlingueur), avait fait la 14-18. Il en avait gardé une grande désillusion et une fascination pour la mort. Dans Récit secret (selon Sollers, son chef-d’œuvre), un texte unique en son genre qu’il écrit à 52 ans entre ses deux suicides (le raté du 11 août 1944 et le réussi du 15 mars 1945; dans les deux cas il avait fait une dernière promenade sur les boulevards), il confie qu’à 6 ans, « par curiosité magicienne », il a fait couler son sang avec un petit couteau à dessert choisi dans le tiroir de l’argenterie familiale. On peut dire que l’essentiel de son œuvre – romans, récits, nouvelles – célèbre le culte de l’échec : en art (« l’œuvre d’art la plus réussie est une déception pour qui, a-t-il écrit, a tenu dans ses mains la misérable vérité »), en amour (que de femmes riches a-t-il séduites et abandonnées, insatisfait!), en politique (commettant l’erreur suprême de son époque en choisissant le camp allemand). Dans Le feu follet, un des chefs-d’œuvre romanesques du XXe siècle (ainsi que le film remarquable que Malle en a tiré en 1963 avec le comédien Maurice Ronet), il écrivait à 37 ans, portraiturant un alter ego de l’entre-deux-guerres : « Je me tue parce que vous ne m’avez pas aimé, parce que je ne vous ai pas aimé… Je laisserai sur vous une tache indélébile. Je sais bien qu’on vit mieux mort que vivant dans la mémoire de ses amis. Vous ne pensiez pas à moi, eh bien, vous ne m’oublierez jamais! »

Lui-même disait de son œuvre qu’il s’agissait de « fiction confessionnelle », autrement dit, à l’instar du mentir vrai d’Aragon, un mélange de confession et d’invention, de sincérité et d’affabulation, de mémoire et de rêve. Il la méritait sa Pléiade, même si ses imparfaits du subjonctif sentent la poussière, comme l’a fait remarquer Sollers, même si Sorin se demanda si, « mis à part Le feu follet, La comédie de Charleroi et ses jugements littéraires, l’œuvre n’aurait pas pris un redoutable coup de mou ». N’en déplaise aux pisse-froid, Drieu se lit sur papier missel.

L’homme intéresse encore. À preuve, deux ouvrages en 2016 reviennent sur le personnage. L’un à la manière d’un reportage sur ses derniers jours, l’autre en imaginant un procès qu’une bande de résistants lui aurait fait.

Aude Terray retrace autant que faire se peut les derniers jours de Drieu après la défaite allemande. Du 6 août 1944, où il assiste aux funérailles du chroniqueur Ramon Fernandez (père de Dominique, ramassé ivre mort à la terrasse de Chez Lipp), au 15 mars 1945 où il réussit son entrée dans la nuit, comme il va l’écrire. La biographe nous rappelle comment cet homme à femmes n’a été aidé alors que par des femmes, maîtresses, ex-maîtresses, épouses, ex-épouses, dont surtout sa première femme, Colette Jéramec, une Juive qu’il avait trompée mais qu’il avait réussi à extirper du camp de Drancy. Elle s’occupe de tout, le déménage et le cache, l’installe à la campagne chez une vieille Américaine, lui apporte vivres, tabac, journaux. Drieu perd de sa superbe, coupe du bois, ramasse des pommes, perd le goût des femmes mais pas celui d’écrire, ce qui donnera Récit secret et Mémoires de Dirk Raspe où il entrelace sa jeunesse à la vie de Van Gogh.


Gérard Guégan, sous l’appellation « fable », prend toute liberté après avoir tout lu sur Drieu. Une bande le suit, le traque dans Paris, ce sont des résistants communistes qui vont le menotter, l’emmener dans une cave, lui faire un procès franc. Le meneur (le juge?) s’appelle Marat, tiens donc, comme Jean-Paul Marat qui, à la Révolution, au contraire de Robespierre, tenait à un procès pour mettre en lumière les crimes de Louis XVI. Ce faux Marat laisse le vrai Drieu décider de la sentence… Curieux livre.

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