Chroniques

Essai québécois

Les libraires - Numéro 109
On parle de poésie puis d’un sujet bien troublant

On parle de poésie puis d’un sujet bien troublant

Par Normand Baillargeon, publié le 22/10/2018

Je vous suggère cette fois deux essais bien différents. Dans le premier, un amoureux de la poésie nous fait comprendre sa passion et la partage avec nous; dans le deuxième, un professeur émérite réunit certains de ses écrits sur un des principaux objets de ses travaux : la culture d’agression masculine et ses victimes. Vous devinez qui elles sont…

Lisez-vous de la poésie? C’est peu probable. C’est que le genre, contrairement au roman et même à l’essai, n’est guère fréquenté.

Par contre, et cela compense un peu, les lecteurs de poésie sont souvent d’insatiables passionnés. C’est le cas de Jean-François Poupart, qui lit de la poésie, mais également en écrit et en édite.

L’essai qu’il nous propose est une réflexion sur cette passion, née quand il avait 8 ans, et qui ne l’a plus quitté, une réflexion sur ce « grand tonnerre » omniprésent depuis lors dans sa vie.

Les pages qu’il consacre au déploiement de cette passion sont belles et sonnent juste. Tout amoureux de la poésie (j’en suis…) reconnaîtra cet émerveillement pour la rime et pour la forme qu’on ressent parfois dès le primaire, du moins quand on a la chance d’avoir un enseignant qui nous initie à la poésie; il aura aussi connu, sans doute au secondaire, ce moment où la poésie devient un refuge salutaire où l’on se précipite en compagnie de tous ces marginaux que l’on admire (ah ! Baudelaire, Nerval, Nelligan…). Pour Poupart, ce fut l’université, là où la poésie est étudiée, jugée, décortiquée, mais pas toujours aimée. Il aura la chance d’y rencontrer des poètes inspirants, et notamment le grand Yves Bonnefoy (1923-2016), son maître.

Poupart décrit d’autres moments de la fréquentation de la poésie et d’approfondissement de la passion qu’il n’a cessé d’avoir pour elle, mais il décrit finalement cet art comme multiple, extraordinairement vaste, aux formes innombrables, mais surtout comme « le plus haut degré de la parole humaine, l’art le plus humain qui soit ».

Les chapitres suivants illustrent bien cette immensité de la poésie, la variété des travaux la concernant et des questions qu’elle suscite. On y traite tour à tour de la création poétique à l’université, appréciée (mais aussi critiquée) du point de vue de l’éditeur qui reçoit des manuscrits; du Phèdre de Racine; de cette opinion souvent avancée qu’on ne comprend rien à la poésie contemporaine; d’André Breton; et de Bonnefoy, dont Poupart consigne les propos qu’il a tenus lors d’entretiens qu’il a eus avec lui.

Ce beau livre se termine sur cet appel : « Mon souhait le plus cher serait qu’on fasse lire davantage de poésie à l’école, durant toute l’année, de la maternelle au CÉGEP. »

Je ne serais pas étonné que des enseignants lisant le passionné et convaincant Poupart le prennent au mot.

Cette terrible culture d’agression
Un livre peut être excellent, riche, informatif, mais sa lecture peut aussi être troublante. C’est le cas de celui de Richard Poulin, qui risque de souvent vous bouleverser. Poulin s’intéresse depuis toujours à des thèmes comme la prostitution, la pornographie, le viol, le harcèlement sexuel, la violence domestique ou conjugale contre les femmes mais aussi les enfants, la marchandisation et la commercialisation des femmes et de leurs corps : en un mot, à ce qu’il appelle la culture d’agression. Ces sujets sont, comme on sait, plus que jamais dans l’air, avec des mouvements dénonçant certains de ces gestes et leurs auteurs. C’est dire si le livre tombe à point.

Poulin procède en trois moments.

Il se penche d’abord sur la prostitution (essentiellement vouée au plaisir masculin) et sa mondialisation, sur la traite des femmes à des fins sexuelles et sur le tourisme sexuel. Comme c’est le cas tout au long du livre, il rapporte de très nombreuses données tirées de sources crédibles et qui donnent, littéralement, froid dans le dos. C’est qu’on ne prend pas toujours toute l’effroyable mesure de ces phénomènes.

Jugez-en sur ce trop bref échantillon. Selon l’UNICEF, 10 % des touristes auraient le sexe pour motivation, soit 92,5 millions de voyageurs ! Au Québec, comme ailleurs, les femmes prostituées tendent massivement à avoir subi des violences sexuelles durant l’enfance (85%). Quelque 2,45 millions de personnes sont victimes de la traite des êtres humains chaque année et l’exploitation sexuelle en est le but presque trois fois sur quatre. Poulin consacre ensuite un riche chapitre au vaste débat qui oppose abolitionnistes, prohibitionnistes, réglementaristes et déréglementaristes. Il montre de manière convaincante que la réglementation et la légalisation de la prostitution contribuent dans notre monde marchand à la légitimer.

La deuxième partie du livre traite de pornographie et, ici encore, les données réunies font frémir. Chiffre d’affaires de la pornographie mondiale en 2002? 52 milliards d’euros! Celui de la pornographie infantile aux États-Unis? Entre 2 et 3 milliards de dollars par an. Cœurs sensibles, prenez garde, notamment aux passages sur l’hypersexualisation, la mode de la porno chic (cette publicité qui s’inspire de la pornographie), la juvénalisation des femmes, l’adultisation des filles, le rôle de la télévision et du cinéma dans tout cela. On sort profondément troublé de ces pages.
La troisième partie du livre porte sur les tueries, meurtres multiples en série et de masse, la misogynie et le racisme qui les inspirent.

Poulin est à son meilleur quand il analyse en sociologue les phénomènes qu’il décrit et dénonce, y lisant un aspect d’une société marchande dans laquelle des rapports de pouvoir s’inscrivent et par quoi une culture patriarcale se fait culture d’agression dans laquelle les femmes sont objets de désir et non sujets de parole. « Le silence est imposé aux femmes. Aider à briser le silence et réfléchir sur ces masculinités qui exploitent, agressent, violent et tuent, tel est l’apport de ce livre. » Il procure en effet indiscutablement de quoi méditer.

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