Chroniques

Essai québécois

Les libraires - Numéro 95
Deux essais incontournables

Deux essais incontournables

Par Normand Baillargeon, publié le 13/06/2016

Je vous propose pour cet été deux titres que je pense incontournables et qui méritent amplement les quelques heures que vous leur consacrerez.

Le premier risque de vous secouer passablement; vous lirez le deuxième pour retrouver une certaine sérénité.

Les escrocs sont parmi nous, et ils nous font très mal
Alain Deneault a accompli, depuis plusieurs années, un travail remarquable et remarqué pour faire connaître au grand public ce vaste, puissant, mais aussi occulte système des paradis fiscaux, qui sont des composantes de mécanismes d’évasion et d’évitement de l’impôt.

Il publie cette fois un petit guide (une centaine de pages) qui vous dira tout ce qu’il faut savoir sur le sujet, mais aussi, et surtout, en raison des délétères effets que ces systèmes largement occultes ont sur nos vies et sur nos politiques publiques, pourquoi vous ne pouvez absolument pas l’ignorer.

L’ennemi en face
Deneault commence par rappeler l’ampleur du troublant phénomène par lequel des opérations en marge de la loi capitalisent des sommes difficilement imaginables (21 000 milliards de dollars, au niveau mondial) et permettent à des entreprises et à de riches particuliers de se soustraire aux institutions fiscales des États.

Il définit ensuite ce qu’est un paradis fiscal (ses critères sont : absence d’imposition; système législatif aberrant; secret bancaire; absence d’activité réelle) et insiste sur le rôle de ce qu’il appelle des
« législations de complaisance » dans leur mise en place, réalisée historiquement à travers notamment le démantèlement des accords de Bretton Woods, des traités de « libre-échange » et toujours, la complicité des États.

Mais traduisons tout cela concrètement, avec un exemple : le 1209 North Orange (Wilmington, Delaware) abrite… 250 000 entreprises. Vous devinez ce qu’on y fait et à quoi sert ce modeste immeuble. Bien d’autres adresses semblables existent dans le monde.

Au total, par ce qui s’y fait, les États perdent de fantastiques revenus, s’affaiblissent, empruntent, tarifient leurs services, pratiquent l’austérité. Et vous, en fin de compte, vous ne trouvez plus de médecin, tandis que vos écoles se déglinguent et que c’est vous qui assumez, avec vos concitoyens « ordinaires », les frais des services publics qui se détériorent.

Blanchiment de… langage
Le poète Jacques Prévert évoquait il y a quarante ans la nécessité d’une « machine à lessiver le langage ». On se dit qu’elle nous serait utile à la lecture du quatrième chapitre de Deneault, qui montre comment c’est d’abord (ou au moins aussi) par le langage qu’on a fait accepter l’intolérable.

C’est ainsi que par une sorte de blanchiment de langage, avec la complicité d’idéologues, de firmes privées, de professionnels et des États, on a réalisé divers « tours de passe-passe fiscaux et légaux » qui font notamment croire, à tort, que c’est d’économie réelle qu’il s’agit; que tout cela est nécessaire (il faut que nos entreprises soient compétitives); ou souhaitable (par un effet de ruissellement, nous finirons tous par bénéficier de l’extraordinaire enrichissement de quelques entreprises ou individus).

Deneault excelle à démonter ces mensonges et demi-vérités, et des décennies de stagnation des revenus pour la majorité des gens lui donnent raison.

Le livre se referme (chapitre 5) sur un examen de cette idée très répandue, à tout le moins chez les bénéficiaires de ces armes de destruction massive de tout projet politique démocratique, que ces pratiques sont bel et bien légales, ce qui n’est guère étonnant étant donné la forte connivence entre ceux qui font ces lois (de complaisance…) et ceux qui en bénéficient. Il faut souligner qu’à ce sujet, mais aussi tout au long du livre, Deneault étaie son propos en traitant des cas du Québec et du Canada.

Deneault espère en conclusion qu’on se saisira « au nom de la citoyenneté » des enjeux qu’il expose. La lecture de ce livre devrait, je pense, inciter chacun à réfléchir aux importants enjeux qu’il soulève et à se demander comment, s’il parvient à cette conclusion, il convient de s’engager pour mettre fin à l’intolérable.

Un livre savoureux
Un essai, c’est typiquement un livre dans lequel l’auteur s’efface, et il est vrai qu’il est souvent souhaitable qu’il en soit ainsi.

Mais dans l’essai dont je veux vous parler, un ouvrage maîtrisé et réussi, l’auteur, Akos Verboczy, se place au contraire solidement au cœur de son livre et on s’attache aussitôt à lui, à lui qui vous parle d’une voix sincère et chaleureuse qu’on reconnaît aussitôt pour celle d’un honnête homme, et sur un ton juste, souvent drôle, parfois même émouvant. 

Au menu : le parcours québécois d’un jeune hongrois arrivé chez nous en 1986 – il a alors 11 ans. Ce parcours se décline en une série de courts tableaux, qui sont autant de scènes de la vie quotidienne – ou moins quotidienne.

Verboczy nous raconte ainsi comment il est devenu Québécois, réfléchit sur le nationalisme, sur le fait français, sur le multiculturalisme, nous parle des immigrants, de nos rapports à eux et de leurs rapports à nous.

Allez avec Verboczy à l’école découvrir et vous intégrer à ce nouveau monde qu’il découvre; allez avec lui à des activités interculturelles; allez à l’atelier de conversation française qu’il anime et où il fait écouter de la chanson d’ici; partez avec lui et dans son regard à la redécouverte du Québec.

Et surtout, entendez cette poignante observation, lancée en fin d’ouvrage : « […] au moment où j’affirme que je suis devenu Québécois, c’est le Québec qui semble parfois ne plus vouloir l’être. On s’y embarrasse de ce qui le distingue, on n’en a que pour l’anglais et ce qui se fait dans l’axe Mile End/Londres/New York communément appelé “le monde”. Et soudainement, dans le Québec qu’on propose, je me sens étranger. »

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