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Poésie et théâtre

Les libraires - Numéro 95
Lire et publier du théâtre : pourquoi?

Lire et publier du théâtre : pourquoi?

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 13/06/2016

Si l’on connaît aujourd’hui autant les pièces de Tremblay que celles de Genet, autant celles de Racine que celles de Sophocle, c’est que nous les avons, pour la plupart, lues plutôt que vues. Et quelle chance que ces pièces aient pu traverser le temps, porteuses comme elles le sont d’histoires et de réflexions! Pour comprendre l’importance de l’édition de textes dramatiques, Les libraires vous offre une petite incursion dans le milieu de l’édition théâtrale avec Atelier 10 et L’instant même.

L’habitué des librairies s’en rendra compte : de plus en plus d’éditeurs se lancent dans l’édition de théâtre, en dépit qu’il faille être téméraire pour plonger dans ce domaine lorsque l’on connaît les chiffres de ventes. Jadis, Leméac et Dramaturges éditeur étaient la chasse gardée de la spécialité. Mais ces derniers temps, on a vu poindre plusieurs nouveaux venus, tels que Le Quartanier, Somme toute, les Éditions de Ta Mère, Atelier 10, etc. Chantal Poirier, de L’instant même, n’arrive pas à expliquer cette explosion, mais soutient que cela prouve la forte vitalité dramaturgique au Québec. Et elle s’en réjouit, tout autant que nous.

Pour un éditeur, publier du théâtre ne se résume pas uniquement à imprimer sur papier un texte qui sera lu dans les écoles, à des fins didactiques. Le texte, s’il doit certes être à l’affiche pour être publié – c’est le cas à L’instant même –, doit néanmoins posséder une valeur littéraire et une certaine théâtralité : « Il ne faut pas que ce soit juste un show, nous explique Chantal Poirier. Sur le plan littéraire, l’œuvre doit se tenir. L’objet livre est une marque dans le temps d’un objet de création et agit donc comme complément à l’expérience théâtrale. » Après tout, « qu’on lise de la nouvelle, du roman, du théâtre, on veut la même chose : se faire raconter une histoire », souligne pertinemment la spécialiste.

Comme il est peu rentable de publier un genre littéraire qui connaît un faible succès quant aux ventes, on s’interroge sur les motivations des audacieux qui s’y lancent. Si au Quartanier, c’est pour suivre leurs auteurs qui empruntent cette voie créatrice (Hervé Bouchard avec Le faux pas de l’actrice dans sa traîne et Samuel Archibald avec Saint-André-de-l’Épouvante), chez Atelier 10, c’est par devoir patrimonial, par souci de conserver une trace de ce qui se crée en ce moment au Québec, nous dit Judith Oliver : « Évidemment, derrière tout cela, il y a aussi la conviction que ce qui se joue sur les scènes, du point de vue de la langue comme du propos, est particulièrement digne d’attention. Surtout à une époque où on a besoin de pauses salutaires dans le déferlement de nouvelles, de récits qui tournent le dos au sensationnalisme », ajoute celle qui croit fermement à la fonction sociale de cet art. « À mon sens, le théâtre québécois véhicule un discours très pertinent sur le monde dans lequel on vit, il pointe des phénomènes sociaux ou sociétaux de premier ordre tout en les abordant d’une manière diamétralement différente. Les médias abordent notre quotidien par les faits, des chiffres, des interventions politiques, des témoignages. Le théâtre le fait par la subjectivité, la métaphore, la parabole, la déformation, la poésie. Il saborde la langue, fait ressortir l’absurdité, se permet des distorsions qui nous révèlent bien souvent à nous-mêmes, même si je perçois à quel point tout ce que j’exprime ici peut sembler cliché. »

Briser l’éphémère
Impossible de louer du théâtre en allant au club vidéo, impossible de revoir une pièce si elle n’est plus en tournée. Parce que le théâtre, comme tout art de la scène, est un acte éphémère; l’apposer sur papier lui permet une longévité accrue, permet de le fixer dans l’histoire, de le faire vivre dans divers lieux géographiques à la fois.

C’est justement cette instantanéité qui plaît aux dramaturges, avance Chantal Poirier : « Le thrill, ils le trouvent dans cette idée qu’une fois le tout joué, hop! ça disparaît, tout est à reconstruire, autrement. Mais certains auteurs sont réticents à publier, parce que le plaisir de création se niche parfois dans cet élément qui est éphémère. Fixer leur pièce peut faire peur à certains. Déjà, entre la première et la dernière d’un spectacle, il y a eu beaucoup de changements. C’est pourquoi une pièce écrite n’est représentative que d’un moment. Comme une photo prise sur quelque chose, qui fige un instant, et non la pièce à proprement dit », explique-t-elle.

Ainsi, la pièce jouée n’est pas tout à fait celle lue. En effet, parfois, pour respecter le rythme, les contraintes de temps ou des détails techniques, certains passages du texte sont enlevés. Madame Poirier donne l’exemple d’En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas de Steve Gagnon, jouée en octobre et novembre 2013 au Théâtre La Licorne, dont certains passages du livre ont sauté lors de la représentation. Ainsi, pour les amateurs d’une œuvre théâtrale, il peut être intéressant de se plonger dans la pièce publiée, pour avoir ainsi quelques petits « extra ».

Chacun dans son sofa
Mais il y a encore plus que les extra. Il y a ce moment de réflexion que nous permet le livre, cette autonomie que nous avons de plonger dans l’œuvre pour en saisir le sens sans être soumis aux diktats de temps imposés par la pièce jouée, ni à ceux de l’interprétation que nous en offre un tiers. Parce qu’en effet, souligne Judith Oliver, les acteurs et nous n’avons pas toujours la même interprétation d’une pièce : « Je pense à ce texte d’Anne-Marie Olivier (Faire l’amour), qui m’avait tant fait pleurer – l’hommage d’une femme à son mari défunt. C’est une déclaration d’amour poignante. Sur scène, les acteurs avaient pris soin de désamorcer tout le pathos, et avaient rendu ce passage presque joyeux. Ça m’avait marquée, cet écart d’interprétation pour un même texte. »

De plus, dans l’œuvre papier, le dramaturge nous offre un petit quelque chose pour attiser notre imagination : les didascalies. Chantal Poirier nous en propose un exemple concret : « Dans la pièce Trois de Mani Soleymanlou, l’auteur s’est amusé à faire des didascalies comme s’il commentait sur scène. Il s’agit d’une valeur ajoutée, puisque le spectateur n’a pas accès à cela lorsqu’il voit la pièce, mais seulement lorsqu’il la lit. » Puis, elle ajoute qu’une pièce n’est pas du tout une dictée trouée et que ce sont justement les didascalies qui servent à faire du livre un texte autonome. Abondant en ce sens, Judith Oliver renchérit par un autre exemple : « Je pense à Unité modèle de Guillaume Corbeil, qui est un texte tissé serré, où chaque mot est pensé et choisi. Dans ce refrain parfaitement huilé que nous assènent deux représentants immobiliers pour nous vendre un condo, des petits grains de sable sont glissés çà et là. Subtils. J’ai lu la pièce, je ne l’ai pas encore vue, mais je me demande dans quelle mesure quelque chose de si petit, si incrémental, va se voir sur scène. »

En conclusion, elle ajoute : « J’aurais envie de rappeler que le théâtre n’est pas forcément une suite de dialogues encadrés par des didascalies. On s’imagine à tort quelque chose de difficile à lire, qui peine à exister hors de la scène, mais le succès de notre collection démontre le contraire. Quelque chose comme 26 lettres. Abécédaire des mots en perte de sens relève plus du texte suivi que du dialogue. C’est vraiment un livre qui a beaucoup circulé, et qui, comme les autres de la collection, survit vraiment à la scène. »

Lire et éditer du théâtre pour briser l’éphémère. Lire et éditer du théâtre pour porter un regard nouveau sur le monde. Lire et éditer du théâtre pour prendre le temps de savourer, simplement. Aller, essayez donc.

 


Chantal Poirier
est directrice littéraire depuis 2008 de L’instant scène, la collection de L’instant même dédiée au théâtre qui a vu le jour en 2004 avec Lentement la beauté de Michel Nadeau. Elle a une formation en théâtre de l’UQAM, ainsi qu’un bac en littérature de l’Université Laval. Elle enseigne le théâtre et la littérature.


Judith Oliver
travaille du côté des récentes éditions Atelier 10, pour qui la première pièce publiée fut Faire l’amour d’Anne-Marie Olivier, en 2014. Elle est également rédactrice en chef adjointe de la revue Nouveau Projet.

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