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Liban: Réelles fictions

Liban: Réelles fictions

Par Georges Abou-Hsab, publié le 02/06/2011

Au pays du Cèdre, le chaos n’est jamais loin. En 40 ans, le Liban aura traversé guerres civiles, conflits avec son voisin israélien et divisions profondes entre les communautés locales. Encore aujourd’hui, le peuple libanais est au cœur de tensions. Alors qu’un tribunal spécial de l’ONU enquête sur l’assassinat, survenu en 2005, du premier ministre Rafic Hariri et de vingt-deux autres personnes, le pays stagne sans gouvernement stable à sa tête. Reste à voir si les changements turbulents qui ont eu lieu dans le monde arabe trouveront écho au Liban…

S’il est difficile de décrire sans émotion son pays natal, il est encore plus difficile de le définir. La tâche devient presque impossible lorsque ce pays s’appelle le Liban. Pourtant, à portée de plume se trouvent les images tant ressassées des montagnes qui côtoient la mer, des paysages à couper le souffle, des grottes magnifiques et des vestiges saisissants. Par ailleurs, quel Libanais n’a pas tendance à réciter, tel un poème appris à l’école, la riche histoire de ce petit bout de terre: l’alphabet, la domination des mers, les conquérants vaincus dont il ne reste qu’une inscription sur les roches, etc.? J’ai écrit «tel un poème», c’est aussi «tel un mythe» où la vérité n’est autre que ce que l’on croit qu’elle est. Mais en cela les Libanais, ne leur en déplaise, ne sont pas uniques: quel pays ne qualifie pas sa géographie de «merveilleuse» et quel peuple ne qualifie pas son livre d’histoire d’«épopée»?

Que dire alors d’un point sur la carte, d’une carte sur la table du hasard, d’un petit livre d’histoire? Qu’il est un point qui brouille la carte, une carte qui perturbe le jeu et déstabilise la table, une longue histoire du livre? La réalité se mêle, dans de telles affirmations, au mythe. Mais, après tout, il faut que le réel soit élevé au rang de mythe pour qu’on accepte sa réalité.

Le réel, on le rencontre en immigrant, dans sa plénitude et sa beauté. C’est une fois hors du Liban que s’effritent nos illusions et que nous découvrons notre réalité: «Quand je pense à M. et Mme Archambault et à Mme Morin, je me dis que ce sont les meilleures personnes que j’ai rencontrées dans ma vie. D’une grande bonté. Et ce ne sont pas des Libanais!» (Abla Farhoud, Le bonheur a la queue glissante, Typo).

Il faut être issu de cette terre, là «où les rochers ont un nom» (Amin Maalouf, Le Rocher de Tanios, Le Livre de Poche) pour ne pas concevoir une frontière entre le réel et le mythique, entre la vérité et la narration. C’est ce lien au mythe qui fait qu’un Libanais d’origine peut dire, en toute sincérité, qu’il est Québécois, qu’il appartient à cette nation-ci, et qu’en même temps le Liban lui appartient, à lui, tout seul. Mais ce dont il parle est SON Liban, celui qu’il a forgé en mythe dans son for intérieur, avant, pendant et après qu’il a pris les chemins de l’immigration et de l’imaginaire. «Vous avez votre Liban, j’ai le mien. Vous avez votre Liban, acceptez-le. J’ai mon Liban et je n’accepte rien d’autre que l’abstrait absolu», dit le plus illustre des immigrants libanais (Khalil Gibran, «Merveilles et curiosités» dans Œuvres complètes, Robert Laffont). Cette quête de «l’abstrait absolu», ou tout simplement de l’inconnu, fait que le Libanais est toujours un peu étranger sur sa terre natale, mais qu’il n’est jamais totalement étranger n’importe où dans le monde.

À chacun, donc, SON Liban, sa paix chimérique et sa guerre réelle. Celui qui est aujourd’hui Québécois et qui a immigré avant la guerre se demande: «Beyrouth, quel haïssable et noir corbeau / Croasse au-dessus de tes maisons?» (John Asfour, Nisan, Éditions du Noroît). Un autre qui a bien connu la guerre avant d’immigrer ici nous la montre dans son absurdité et ne la banalise que pour mettre à nu sa cruelle laideur: «Dix mille bombes étaient tombées et j’attendais que la mort vienne prélever sa dîme quotidienne dans son réservoir d’abattis et de sang.» (Rawi Hage, Parfum de poussière, Alto).

À chacun SON Liban. Et quand l’immigrant est poète ou écrivain, il l’oublie pour mieux le créer et le recréer, en mots, en vers: «Et l’Origine / n’est-elle / que pour être / oubliée? Et la mémoire n’est-elle pas / pour raviver / un chagrin? / Et l’oubli et la mémoire / ne sont-ils / que pour ensemencer / l’écriture?» (Nadine Ltaif, Élégies du Levant, Éditions du Noroît). Ainsi, pour tout poète né à l’ombre des cèdres et vivant ici ou ailleurs dans le monde, le Liban est une perpétuelle blessure et une perpétuelle création, facile à décrire, impossible à définir, tel un mythe, tel un poème.

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