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Jean-Christophe Rufin: L’homme-orchestre humaniste

Jean-Christophe Rufin: L’homme-orchestre humaniste

Par Mariane Cayer, Daigneault, publié le 10/08/2010

Médecin, humanitaire, conseiller politique, diplomate, écrivain, Jean-Christophe Rufin aura eu une carrière riche en expériences! Celui qui tire son prénom du héros de l’auteur Romain Rolland n’aura jamais pu se contenter d’être un guérisseur des corps, même si sa pratique médicale a traversé toute sa vie, laquelle fut marquée par un seul sceau: l’humanisme, celui de la Renaissance qui plaçait l’humain au centre de tout. Mais c’est surtout par le biais de sa carrière d’écrivain, qui s’étale sur près de trente ans, qu’il est entré au panthéon de mes personnalités favorites.

J’ai rencontré cet auteur par pur hasard lors de la lecture d’un livre recommandé par un professeur du cégep. Ce médecin a commencé sa carrière en rédigeant des essais et c’est également grâce à ceux-ci que j’ai commencé à m’intéresser à Rufin. D’abord avec Le piège humanitaire, il racontait les défis et les faiblesses du mouvement humanitaire où il a plongé assez rapidement, dès les années 1970. Il est d’ailleurs l’inventeur du terme «sans-frontiérisme». Mais ses livres, assez techniques bien que de lecture agréable, n’ont pas touché de vastes publics, à l’exception du très intéressant L’aventure humanitaire paru chez Gallimard.

C’est avec L’Abyssin, en 1997, qu’il se fait connaître du grand public. Ce livre, pourtant écrit dans ce qu’il décrira plus tard comme une période noire de sa vie, raconte les joyeuses aventures d’un apothicaire envoyé par Louis XIV comme ambassadeur auprès du Négus d’Éthiopie. Les aventures de Jean-Baptiste Poncet lui vaudront d’ailleurs le Prix Méditerranée et le Goncourt du premier roman. Sa suite, Sauver Ispahan, parue l’année suivante, lui permettra d’asseoir sa renommée.

Mais pour ma part, c’est avec Rouge Brésil, couronné du Goncourt en 2001, que j’ai connu ses romans. Un coup de foudre absolu. Retrouver tant de beauté dans un seul livre, des phrases magiques qui semblent couler d’elles-mêmes dans le récit de cette épopée tragique des Français tentant d’installer une colonie dans la Baie de Rio en plein XVIe siècle! Le roman raconte l’histoire de Just et de Colombe, enfants spoliés de leur héritage, envoyés sur cette terre lointaine pour y disparaître, et qui trouveront la force de transcender leurs épreuves pour se révéler à eux-mêmes. Le Brésil est un pays important dans l’imaginaire de Jean-Christophe Rufin. Consul pendant presque un an sur ce territoire, il lui a d’ailleurs consacré un autre roman, La Salamandre, qui, contrairement à Rouge Brésil, se déroule à notre époque. Mais le même souffle passionné l’embrase, typique des tropiques.

Car s’il est un homme-orchestre dans sa carrière, il l’est tout autant dans les genres littéraires. Après avoir exploré la veine historique lors de la rédaction de trois romans d’importance, il jette un regard sans concession sur le futur avec le roman d’anticipation Globalia. Dans ce monde où la démocratie est poussée à l’extrême, la liberté devient dictature et la consommation, unique source jamais comblée de satisfaction. Autre changement de cap en 2007: cette fois-ci, il trempe sa plume dans l’encre du thriller pour nous offrir une enquête haletante sur les milieux écologistes radicaux, ceux qui font passer Greenpeace pour une bande de gentils agitateurs de pancartes. Dans Le Parfum d’Adam, Jean-Christophe Rufin ne nous offre pas seulement une magnifique ode à la nature dans toute sa puissance et sa sauvagerie. Ses vieux réflexes d’humanitaire ne sont guère loin: l’opposition riches-pauvres, Nord-Sud, y fait rapidement surface, et si son incursion dans les milieux des agences privées de renseignement semble au départ un peu tirée par les cheveux, la démonstration est convaincante. Et les pages défilent à toute allure…

Avec Un léopard sur le garrot, l’œuvre devient plus personnelle et fait découvrir un être profondément humain. Il s’agit d’un texte autobiographique qui place à l’arrière-plan sa grande passion, la médecine, révélant la grande exigence de l’humaniste qui ne cherche pas seulement à soigner les corps. On y découvre un homme à l’humilité extrême, qui n’a cessé de chercher sa voie, puis de la suivre. Cela l’a mené jusqu’à ce poste d’ambassadeur de France au Sénégal, qu’il occupe encore aujourd’hui.

On peut se demander à la lecture d’un œuvre aussi diversifié si Jean-Christophe Rufin n’aura pas fait mentir le proverbe sénégalais placé en exergue de son dernier-né Katiba: «Un chien a beau avoir quatre pattes, il ne peut suivre deux chemins à la fois.» Mais au fond, peut-être que ce médecin-écrivain aura parcouru de long en large un seul chemin: celui de l’humain.

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