Ann Packer : Les choix du coeur

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Que feriez-vous si la personne que vous aimez devenait paralysée à la suite d'un accident ? Auriez-vous le courage de faire face à cette insupportable réalité qui bouleverse votre quotidien, vos projets de vie ? Un tel choix s'avère d'autant plus difficile à assumer lorsqu'il survient à l'aube de la vingtaine. Voilà le propos du premier roman d'Ann Packer, Un amour de jeunesse (The Dive from Clausen's Pier).

Le calme avant la tempête

Carrie Bell a 23 ans. Elle n’a jamais quitté sa ville natale, Madison, au Wisconsin, et travaille à la bibliothèque de l’université. Carrie a une amie d’enfance, Jamie, une bande de copains avec qui faire la fête, une mère avec qui elle s’entend bien. Elle fréquente Mike, serviable, souriant et sportif, avec qui elle sort depuis ses 14 ans et dont la famille l’a adoptée comme sa propre fille. Une seule ombre dans sa vie : son père, parti de la maison alors qu’elle n’avait que 3 ans. Or, Carrie s’ennuie ; son « amour de jeunesse » n’est plus aussi fort. Elle aspire à autre chose, mais quoi ?

Lorsque Mike se rompt le cou en plongeant dans un lac peu profond le jour du Memorial Day (le 30 mai aux États-Unis), c’est la catastrophe. Alors qu’elle songeait à le quitter, Carrie accuse le choc de l’accident. « Si seulement j’avais fait quelque chose pour le retenir — si seulement j’avais sauté sur mes pieds pour lui dire que je l’épousais le jour même ou si j’avais fondu en larmes ou si je m’étais agrippée à sa jambe », dira-t-elle. À son réveil du coma, Mike est paraplégique. Son entourage s’attend à ce que Carrie le soutienne, mais comment sacrifier sa vie alors qu’elle s’apprêtait à tout laisser tomber ? « J’étais curieuse de voir comment une jeune femme soumise à une pression considérable — celle qui dit de faire la bonne action, de se sacrifier et de renoncer à ses idéaux — réagirait », explique Ann Packer, qui vit en Californie.

Ondes de choc

Carrie évite les visites à l’hôpital, s’enferme dans son appartement, où elle passe des heures penchée sur sa Bernina, cousant jusqu’à l’épuisement, laisse sonner le téléphone, ne se pointe pas au boulot. L’été s’installe, Mike commence la rééducation et la vie reprend son cours. Sauf que pour Carrie, plus rien n’a de sens, tant ses amitiés que son travail. Une nuit, sans avertissement, elle embarque quelques fringues et sa machine à coudre dans sa voiture puis file vers New York. Selon l’auteure, « l’accident la trouble pour des raisons évidentes (le deuil, le sentiment de perte), mais aussi en raison de ses sentiments pour Mike, qui commençaient déjà à changer avant le drame. C’est difficile pour Carrie ; elle ne se sent pas comme elle le  » devrait « . On peut d’ailleurs interpréter de plusieurs manières sa fugue vers New York — certains y voient de la faiblesse, d’autres, la seule échappatoire. »

Par ailleurs, la romancière, convaincue que les choix de son héroïne sont liés à son jeune âge, croit qu’elle ne pouvait trouver mieux que la Grosse Pomme pour faire le point. De son propre aveu — Ann Packer y a vécu pendant cinq ans —, « New York représente les opportunités, les défis, l’excitation, la liberté et, peut-être, la terreur. C’est une ville idéale pour se réinventer soi-même. » En réalité, davantage préoccupée par ses propres conflits intérieurs que par l’état de son ex-fiancé, la jeune femme est la première ébranlée par sa fuite (« Qu’est-ce que ça révèle sur moi, que je sois partie ? Quel genre de personne suis-je donc ? »). En somme, Carrie s’aperçoit que, comme son père, elle a toujours porté en elle « la possibilité de partir ».

L’échappée belle

À New York, elle se rend chez Simon, un ancien camarade de classe revu par hasard au cours de l’été. Ce dernier habite une grande maison délabrée en compagnie de deux garçons et d’une fille fréquentant le milieu artistique. Carrie a le coup de foudre pour ses colocataires. Sans parler de la ville, qu’elle parcourt chaque jour à pied. Toutefois, ses errances ne sont pas sans but ; dès les premiers jours, elle se dirige vers le McClanahan, un bar de la 6e Avenue, où elle espère retrouver Kilroy, un New-yorkais rencontré lors d’un souper à Madison quelques semaines auparavant. Ils se revoient et deviennent amants. Pour Carrie, le sexe avec Kilroy et sa vie de dilettante (hormis des ateliers de couture), exacerbent tout son être : « Kilroy introduit l’incertitude dans sa vie. Il l’oblige à remettre en question ses convictions sur la vie, l’amour. Il lui impose de vivre en faisant plusieurs concessions, en acceptant de ne pas tout savoir sur lui, ses intentions, ses sentiments pour elle. C’est très difficile, mais néanmoins intéressant, parce que Carrie n’a jamais connu rien de tel », commente Ann Packer. C’est par bribes que la jeune femme apprend que le bellâtre est âgé de 40 ans, qu’il a habité en France et est issu d’une famille fortunée. Marqué par la perte d’un être cher (son frère), Kilroy est introverti, solitaire. Selon l’auteure, il « représente une chance pour Carrie de réécrire l’histoire de manière symbolique, d’avoir un lien avec un homme mystérieux qui ne l’abandonne pas. » Sauf que certaines histoires ne se réécrivent pas.

Connue pour ses nouvelles (Mendocino and other stories, 2003, non traduit), Ann Packer se révèle soucieuse des couleurs, des odeurs, des textures, des ambiances. Qu’elle décrive un coupon de soie, l’East Village, un Picasso ou l’intérieur d’un tripot, c’est de façon sensuelle, tactile : « L’écriture de ce livre m’a demandé beaucoup de temps, et les révisions encore plus. En dix ans, j’ai écrit neuf versions. Le scénario a peu changé, mais les personnages, leurs interactions, si. La plus importante modification, après cinq ans de travail, fut le passage de la troisième à la première personne du singulier », souligne-t-elle.

Home Sweet Home

À l’approche du premier anniversaire de l’accident, Carrie revient à Madison. Elle se fait violence pour boucler ses valises, envisageant tout de même ce voyage comme un long week-end de vacances. Mais c’est plutôt d’un retour au bercail qu’il s’agira : « Les lecteurs sont assez partagés sur la conclusion, de la même façon qu’ils sont partagés à savoir si Carrie est égoïste et si Kilroy est sympa. Certains d’entre eux croient qu’elle s’est elle-même prise au piège, d’autres qu’elle a fait le seul choix logique. » Carrie a-t-elle fait une erreur en renonçant à un amant passionné et à la perspective d’une carrière florissante ? À vous de juger. Mais un fait reste indéniable : la plupart des gens, placés dans une situation semblable, seraient également en proie à la culpabilité.

Un amour de jeunesse n’est pas un mélo sirupeux ; son essence réside dans la question du sacrifice : doit-on se plier à l’idée que les autres se font de nous, à ce qu’ils s’attendent que l’on fasse — l’action juste, cela va sans dit. Tout le dilemme de Carrie tient dans sa soif d’indépendance, son envie de répondre à ses besoins avant ceux de Mike ou de Jamie. Peut-on décevoir ses proches sans se sentir coupable ? Est-on redevable de l’amour des autres ? Quitter signifie-t-il trahir ? En somme, nous voici en face d’un roman davantage éthique que romantique, formidablement construit et peuplé d’une galerie de personnages nettement développés.

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