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Voyages au bout de la nuit

Voyages au bout de la nuit

Par Simon-Pierre Beaudet, Pantoute, publié le 29/03/2010
La poésie est, toujours, le langage des choses essentielles. Différentes voix féminines explorent ces liens nécessaires entre la vie et la mort, sans pudeur et sans pathos, pour nous faire réfléchir sur les limites de la condition humaine.
Élise Turcotte et la cité des mortes
Dans Ce qu’elle voit, Élise Turcotte prolonge en poésie les thèmes de son dernier roman, Pourquoi faire une maison avec ses morts, en explorant les ténèbres de l’âme humaine, la précarité de la vie et la proximité, toujours, de la mort. Dans un premier temps, la narratrice mêle son destin à celui de villes au destin difficile, qu’elles soient en guerre (Khartoum, Kinshasa) ou détruites par la pauvreté et la criminalité (Kiberia, Juarez), voire les éléments naturels comme Pompéi ou la Nouvelle-Orléans. On peut reconnaître cette dernière dans le poème «Ville noyée», cette «région trop vite effacée sur la carte» devenue zone de guerre, «tout ceci défoncé, effondré, sous-marin». Le périple de la narratrice est marqué par des «quartiers bombardés» et des «vérités mutilées». Ici, la vie et la mort se côtoient et se renvoient l’une à l’autre: si dans «Ville immortelle», «la vie était promise, la vie reposait dans les cendres des meurtres», dans la Nouvelle-Orléans noyée, «les morts quitteront bientôt leur tombe pour flotter à côté des vivants». Tissant les liens entre ces lieux aux confins de l’humanité, la narratrice semble ainsi vouloir partager «ce qu’elle voit».

C’est ce qu’on peut déduire à la lecture de la deuxième partie, «Journal de la cité des mortes». Cette cité, c’est Ciudad Juarez, zone franche industrielle à la frontière du Mexique et des États-Unis créée de toutes pièces pour satisfaire les besoins du marché capitaliste depuis les accords de libre-échange, tel l’ALENA. Le peu de respect accordé aux droits humains, notamment ceux du travail, a fait tache d’encre, jusqu’aux confins de la barbarie. Devenue plaque tournante de la drogue, on y recense également une violence inouïe, particulièrement à l’endroit des femmes: depuis 1995, plus de 400 ont été assassinées. Les chemins sont parsemés de croix roses, rappelant ce drame continu et l’incompétence, sinon la corruption de la police, incapable de mettre fin à ce fléau. Le gouverneur lui-même s’en est lavé les mains en prétendant qu’il ne s’agissait là que «de femmes de mauvaises vie». Ce sympathique personnage est maintenant… ambassadeur du Mexique au Canada. Parce qu’elle s’impose comme un récit, cette section du recueil est d’une lecture plus aisée, mais non moins dure moralement, oscillant constamment «du silence à la terreur/de la terreur/au silence». Peut-on vraiment croire à cette «odeur tenace du futur dans la petite main» qui clôt le recueil?

Ces passagères qui n’en ont a pas fini avec la vie
L’artiste interdisciplinaire D. Kimm a fondé en 2001 l’organisme Les filles électriques, lequel produit chaque année le festival Voix d’Amériques consacré à la poésie et au spoken word. Elle inaugure une collection aux éditions Planète Rebelle, «Traces», qui vise à donner une place à des voix différentes ou traditionnellement exclues. La première publication, Passagères, donne la parole aux femmes de la maison Passages, un organisme montréalais qui offre aux femmes de 18 à 30 ans un refuge temporaire comme solution de rechange à la rue et à l’exclusion. Parallèlement, on y offre des ateliers d’écriture pour que la pensée et l’imaginaire participent à ce ressourcement.

De fait, l’écriture est au plus près de l’expérience personnelle, très directe, laissant de côté les artifices habituels de la poésie pour serrer le réel et l’intimité de ces «jeunes femmes brisées, indécises, courageuses, déterminées, aimantes» (Jenviev). Malgré les «obstacles de la vie» qui se lisent comme une litanie de catastrophes («drogue, prostitution, fraude, gambling, avortement, mensonge, pusher, gangstérisme», énumère Hurricane), on ressent peu de colère et beaucoup d’espoir, même si on traîne un héritage qui pèse lourd: «Tu brasses le passé/la marde pour ne pas la nommer» (Julie). Le seul constat qui s’impose pour l’une d’elles alors est que «décidément, la vie ne [l]’a pas encore congédiée» (Erinkel). Il faut souligner la composition graphique d’une exceptionnelle qualité, réalisée par les femmes elles-mêmes, des tableaux et des illustrations sur lesquels se surimposent les textes, créant ainsi un véritable objet d’art. Il faut ajouter à cela un CD qui fait entendre ces voix fragiles sans autre ornement, sinon parfois une guitare ou un saxophone, laissant la parole prendre son envol.

Margaret Atwood ou les poètes tiennent le coup
Les poèmes de La porte manifestent la maturité de celle qui, sans l’ombre d’un doute, est la grande dame des lettres canadiennes. Partout à travers ceux-ci se sent l’expérience du temps qui passe, cette distance temporelle envers toute chose qui permet aux souvenirs de se polir jusqu’à devenir les symboles parfaits de moments existentiels qui, par métonymie, contiennent la vie tout entière. De ces souvenirs, Atwood remarque que «peu importe où vous entassez ça/un jour, au moment où tout cela devrait dormir/ça vous traversera la mémoire/et ça s’en ira». La poétesse réfléchit sur la carrière littéraire et, si elle remarque que «les poètes tiennent le coup», avec leurs bérets et leurs haillons, eux qui font «semblant d’être fous/ou bien saouls, ou bien pauvres», en plus d’avoir mal aux dents, elle ne peut s’empêcher de porter un regard amusé, voire cynique, sur son propre succès: «On est dans les anthologies. On est enseignés dans les écoles/avec des biographies censurées et des photos déformées. On fait désormais partie de la parade des suspects.» Les poètes seront-ils les derniers à rester? La dernière partie, qui semble contenir et résumer toutes les autres, s’ouvre sur un «Chant marin» dans lequel l’orchestre continue de jouer «au moment où s’éteignent les lumières et sombre le navire/et se referment les eaux». Elle se termine comme la vie se termine, avec cette image d’une porte qui s’ouvre et se referme, un seuil à franchir qu’on finit par accepter, tout simplement.


Bibliographie :
Ce qu’elle voit, Élise Turcotte, Du Noroît, 64 p. | 15,95$ Passagères. Voix de changements, Collectif, Planète rebelle, 80 p. | 21,95$ La porte Margaret Atwood, Le lézard amoureux, 160 p. | 18,95$
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