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Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 13/02/2006
«La vie est ailleurs», nous a appris Milan Kundera ; ailleurs que dans les livres, s’entend. On le sait. Et pourtant, c’est souvent dans les livres qu’on apprend à apprivoiser la vie, la vraie vie, et cette part de l’existence qui échappe au quotidien. Il y a un peu de cela, de ces leçons-là, à tirer des récentes œuvres québécoises ici retenues : La Source opale, roman d’Yves Vaillancourt, et La Fabrication de l’aube, récit poétique signé Jean-François Beauchemin.
En attendant ce jour, je m’ennuie quelquefois…
À l’aube de la quarantaine, Vital, Carlos et l’Éboueur, trois intellectuels, se rencontrent dans un café pour dresser un bilan de leur existence. C’est là que l’Éboueur propose aux deux autres de fonder un club photo qui les amènera à se donner rendez-vous une fois par mois pour comparer leurs œuvres sur un même thème, donnant du même coup un nouvel élan à leur vie morose. Bientôt, d’autres connaissances à eux se joindront à ce défi, qui consiste à croquer des sujets inaccessibles : un champion d’échecs et, surtout, la Gitane, ancien grand amour de Vital.

Parallèlement aux réunions mensuelles du club, Vital participe sur Internet à un jeu de rôle dans lequel il incarne le lieutenant Drogo, protagoniste du Désert des Tartares de Dino Buzzati, jeu qui ne tardera pas à obnubiler Vital, qui s’identifie corps et âme à cette représentation absurde du désenchantement d’un homme parvenu à la mi-temps de sa vie. Il s’y identifie si totalement, à vrai dire, qu’il en vient à ne plus distinguer la frontière entre le réel et le virtuel, se coulant dangereusement dans la peau du militaire désabusé qui surveille en pure perte la plaine d’où l’ennemi viendra qui le fera héros, pour citer cette chanson de Jacques Brel aussi inspirée du classique de Buzzati. Et le danger semble d’autant plus grand que, comme le croyait l’écrivain G. K. Chesterton, cité ici au détour d’une phrase, «ce ne sont pas les poètes qui deviennent fous, ce sont les joueurs d’échecs.»

Manifestement, Yves Vaillancourt est un écrivain patient, à l’image d’un maître d’échecs. On avait fait la connaissance de l’auteur à travers ses deux recueils de nouvelles, Un certain été et l’excellent Winter et autres récits, parus à dix ans d’intervalle, respectivement en 1990 et en 2000. Voilà qu’il fait une première incursion dans le domaine romanesque avec La Source opale (quel superbe titre !), manière de fable philosophique fort insolite où il est question de photographie et d’échecs, de notre rapport aux nouvelles technologies de la communication et de l’amour, encore et toujours l’amour, dont l’expérience passée ne suffit hélas jamais à nous immuniser contre les affres le plus souvent douloureuses.

Lui-même professeur de philo, féru d’échecs et photographe à ses heures, Yves Vaillancourt semble s’être tout particulièrement investi dans ce roman bref et ambitieux où l’on devine l’influence de Jorge Luis Borges. Je pense à ce sonnet justement intitulé «Échecs», dont voici le premier quatrain :

Impassibles dans leur coin, les joueurs
Guident les lentes pièces. Une guerre
Jusqu’à l’aube les retient au sévère
Damier où se détestent deux couleurs.


Les passages de La Source opale qui traitent des échecs ne manquent pas d’humour, pas plus que l’ensemble d’ailleurs, un humour tout en finesse, doublé d’une réelle connaissance des sujets abordés, qui évite cependant les écueils de l’hermétisme pour initiés. Ajoutez à cet humour des personnages crédibles, bien campés, et une écriture efficace qui sait se laisser oublier au profit de l’intrigue et vous obtenez La Source opale, un premier roman fort sympathique dont les grandes qualités l’emportent haut la main sur les faiblesses mineures.

En attendant le jour
«Un jour, je suis mort. C’était vers le milieu de l’été, le ciel était d’un bleu immaculé. C’est l’un des souvenirs les plus précis que je conserve de ce jour-là. Je me suis toujours demandé : “Pourquoi cet événement-là s’est-il produit au moment où le ciel entier semblait se détourner du malheur ?”»

Ainsi s’ouvre La Fabrication de l’aube, le récit autobiographique que vient de faire paraître Jean-François Beauchemin, que les lecteurs jeunes et moins jeunes connaissent comme romancier. À propos de cet auteur, qui nous avait donné il y a deux ans le remarquable Jour des corneilles (Les Allusifs, 2004), mon collègue Antoine Tanguay écrivait qu’il demeurait, hélas, l’«un des secrets les mieux gardés de notre littérature.» C’est fort heureusement de moins en moins vrai, au plus grand plaisir des critiques, qui ont su saluer les livres de Beauchemin avec les égards qui sont dus à une œuvre qui continuera de s’imposer.

Témoignage éminemment personnel, quoique jamais impudique, La Fabrication de l’aube retrace l’itinéraire d’une guérison miraculeuse. Terrassé par une maladie grave, l’auteur gravit pas à pas les échelons de la convalescence en luttant contre le désespoir qu’on prétend être le lot des agnostiques et des athées. D’une page à l’autre de cette chronique d’une quasi-résurrection, défilent ses proches, ses frères et sœur, son épouse et même le spectre de ses parents, autant de présences rassurantes qui l’empêchent de sombrer dans l’oubli. Au contraire, ce sont les souvenirs d’une vie paisible au sein de cette famille aimante qui l’aident à traverser l’épreuve et le persuadent de son harmonie profonde avec les gens et le monde qui l’entourent.

Des scrupules ont pendant un temps empêché l’auteur de relater cette histoire intime, dont l’évocation le fait encore trembler. Réjouissons-nous, Jean-François Beauchemin ne nous a pas été enlevé pas la maladie. Encore parmi nous, toujours athée et néanmoins transfiguré par cette expérience qu’il qualifie de fondatrice, il livre ici un récit serein, tout en nuance, la pénible traversée d’une nuit très noire repeinte des couleurs de l’aurore par l’espoir.

«Est-ce ainsi que les hommes vivent ?» se demandait Aragon, à qui Ferré prêta sa voix dans l’une de ses plus belles chansons. Peut-être bien que oui. En tous cas, c’est ainsi que certains d’entre eux écrivent, pour notre plus grand, notre plus grand plaisir de lecture.


Bibliographie :
La Source opale, Yves Vaillancourt, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, 180 p. 19,95 $ La Fabrication de l’aube, Jean-François Beauchemin, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, 115 p. 16,95 $
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