Chroniques

Littérature québécoise

Le libraire - Numéro 85
Deuils, hantises et errances

Deuils, hantises et errances

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 04/11/2014

Comment dire adieu à un père essentiellement absent? Comment s’affranchir de son spectre? Voici là quelques questions qu’aborde la romancière Catherine Mavrikakis dans La ballade d’Ali Baba, avec l’intelligence et la sensibilité qu’on lui connaît et qu’on admire chez elle. Sophie Bienvenu, quant à elle, s’interroge sur le sens de la liberté et de l’errance dans Chercher Sam, un deuxième opus qui confirme les qualités révélées par son précédent.

Sur la route avec un fantôme
Avec ses deux précédents romans, Le ciel de Bay City (2008, Prix des libraires, Grand Prix du livre de la Ville de Montréal et Prix littéraire des collégiens), puis Les derniers jours de Smokey Nelson (2011, prix Jacques-Cartier du roman), Catherine Mavrikakis s’est taillé une place de choix au firmament des lettres d’ici. Si bien qu’on peut affirmer sans risque de se tromper que La ballade d’Ali Baba, son sixième roman depuis l’an 2000, comptera assurément parmi les moments forts et incontournables de l’actuelle rentrée automnale.

Elle-même née à Chicago d’une mère française et d’un père d’origine grecque qui a grandi en Algérie, Mavrikakis a confié la narration de ce road novel fantaisiste aux accents psychanalytiques à Erina, une écrivaine et universitaire montréalaise en deuil de son père, dont elle entend confier les cendres à l’océan au terme d’une traversée des États-Unis. Jalonné de réminiscences de cet homme hors du commun, cet itinéraire qui mènera l’héroïne de la métropole québécoise à Key West est en somme le même qu’Erina et ses soeurs, encore fillettes, avaient fait en 1968. Bourlingueur haut en couleur qu’on dirait tout droit issu des Contes des mille et une nuits, mythomane magnifique constamment emporté par ses propres fabulations, le bonhomme vivait comme on évolue sur une scène de théâtre, risquait volontiers ses revenus toujours incertains dans les casinos qu’il fréquentait, flanqué de sa fille aînée censée lui servir de porte-bonheur à la table de jeu et d’appât pour ses éventuelles conquêtes féminines, charmées par ses qualités de père attentionné.

Au fil de chapitres brefs qui s’enchaînent avec brio, « la romancière à qui l’on reproche sans cesse de ne parler que de macchabées » reconstitue dans le désordre la vie de Vassili Papadopoulos, cet aventurier flamboyant d’origine grecque, parti à 6 ans de Rhodes vers Alger puis, douze ans plus tard, du Havre vers New York. Aussi, ne s’étonnera-t-on pas qu’elle choisisse de faire ressurgir au cours du trajet, neuf mois après son décès, le spectre paternel, shakespearien à souhait et surtout fidèle dans la mort à la démesure dont il faisait preuve dans la vie. Ces ultimes rencontres post-mortem entre père et fille seront certes marquées par une tension que vient accentuer une fissure dans le pare-brise de la vieille Jeep jaune d’Erina qui s’aggrave au fil des kilomètres. Sur le plan symbolique, cette fissure traduit le gouffre qui s’était creusé entre Vassili et son aînée, gouffre qui avait pris naissance lors du périple estival au cours duquel l’homme avait abandonné sa femme et ses filles pour ne revenir que plusieurs années plus tard, quand la maladie s’emparerait de son corps vieillissant.

On le pressentait dès les premières pages, l’auteure de Deuils cannibales et mélancoliques (2000) renoue encore une fois ici avec ses thèmes de prédilection, la mort, le poids de l’histoire et de l’hérédité. Dans un style d’une légèreté aérienne et avec un humour grinçant qui n’étonneront que ces lecteurs qui doutaient de l’étendue du registre et des capacités de Mavrikakis, La ballade d’Ali Baba raconte ces vies d’apatride sans racines qu’ont menées Vassili et Erina et, surtout, le parcours au terme duquel la fille doit donner au père une sépulture à l’image de son existence, pour mieux s’affranchir de lui. C’est, comme toujours chez Mavrikakis, superbement écrit, magnifiquement mené et à la fois diablement intelligent et très sensible. Un incontournable de la saison, oserai-je répéter.

Chiens perdus sans collier
Française née en Belgique qui se décrit volontiers comme une « Québécoise d’adoption et Montréalaise de cœur », Sophie Bienvenu a connu un beau succès avec son premier roman, Et au pire, on se mariera, paru à La Mèche en 2010, récompensé par le Prix des arcades de Bologne en 2013 et d’ailleurs en cours d’adaptation au théâtre et au cinéma. Un accueil aussi chaleureux pour une première œuvre suscite forcément des attentes pour la suivante, et fort heureusement Sophie Bienvenu ne les déçoit pas avec Chercher Sam.

Ce nouvel opus met en scène Mathieu, un jeune itinérant, qui erre à travers la métropole, de squat en squat, avec pour compagne d’errance sa chienne, la Sam du titre. À l’en croire, Mathieu a choisi la rue, quoi qu’on ne saurait dire si c’est par soif de liberté. Les raisons à son choix de vie, on s’en doute, seront évoquées au fur et à mesure du récit. L’élément déclencheur de cette mise à nu progressive, ce sera la disparition de la chienne, sans la présence de qui les déambulations du héros perdent leur sens. Car pour la retrouver, notre vagabond doit accepter de plonger dans son passé, de renouer avec lui.

« Par moments, Montréal, c’est crissement petit », observe alors Mathieu. « Comme quand tu croises du monde que t’as pas envie de croiser. Du monde d’une autre vie, qui te rappelle comme t’as déjà été heureux et à quel point t’as tout perdu. Quand tu marches et que tu prends un détour pas prévu, que tu te ramasses à un endroit où t’as vécu des affaires et que ça te retourne le cœur de t’en souvenir. »

Comme dans Et au pire, on se mariera, Sophie Bienvenu fait montre d’une remarquable empathie pour les paumés, les fuckés et autres laissés-pour-compte de la société qu’elle excelle à camper. Dans cette langue cassée et pourtant poétique qu’elle leur prête, elle évoque leurs blessures, leur criant besoin de tendresse, leur désarroi sans jamais sombrer dans le mélodrame, sans jamais adopter de posture moralisatrice. C’est bien ce qui constitue les forces de la romancière, cette capacité de faire vivre ces errants aux destins brisés avec une grâce désarmante.

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