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Brûlé par plus de feux…

Brûlé par plus de feux…

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 19/04/2005
En ces temps mornes et gris où la littérature fait parfois figure de chandelle au milieu de la tempête, il faut plisser les paupières pour en apercevoir la flamme au cœur des ténèbres et tendre l’oreille pour discerner du chant des sirènes qui nous mènerait droit à notre perte la voix lumineuse de nos romanciers et poètes. Quelques illustrations du feu sacré par Christiane Frenette, Pablo Urbanyi et Louise Warren.
Souvenirs du brasier

Depuis que Prométhée l’a volé aux dieux pour l’offrir aux pauvres mortels que nous sommes, au péril de sa vie, nous éprouvons tous une fascination certaine pour le feu. Source de lumière et de chaleur, source de vie, mais aussi élément de destruction impitoyable, il peut tour à tour réconforter, traumatiser ou terroriser. En ce qui concerne le traumatisme et la terreur, on n’a qu’à interroger des survivants d’un grand incendie pour s’en rendre compte. Pensons, par exemple, à l’incendie qui dévasta il y a un demi-siècle une grande partie de Rimouski. J’ignore ce que représente ce désastre pour la poète et romancière Christiane Frenette, si les siens en ont souffert directement, mais cela est sans conséquence sur l’intérêt que suscite son roman Après la nuit rouge.

Disons-le d’emblée : le roman s’attarde assez peu à la tragédie elle-même, préférant suivre la trace de quelques-unes de ses victimes. Longtemps après l’incendie, Romain, médecin prospère installé à Toronto, voit sa fille Lou faire une fugue, après avoir été séduite par un aventurier dénommé Joe. Parallèlement à cette dérive qui ramènera la jeune femme sur son lieu d’origine dévasté, le lecteur fait la connaissance de Thomas, un ami d’enfance de Romain, frappé d’amnésie au lendemain du grand feu. En convalescence chez Romain, Thomas se consacre à la culture d’un jardin – et devient à son insu, peut-être, l’enjeu d’une rivalité insolite entre Romain et sa femme Marie. Je n’en révèlerai pas plus, pour ne pas nuire au plaisir de l’éventuel lecteur.

Les fictions de Christiane Frenette (La Terre ferme, Celle qui marchait sur du verre) s’apparentent à de magnifiques symphonies, dont la richesse des thèmes et motifs, la subtilité des mouvements et les mystères de l’inspiration laissent le lecteur sans voix. Savamment orchestré (l’alternance entre deux narrations concurrentes se fait en souplesse) et servi par cette petite musique précise et jamais précieuse, délicate et jamais mièvre, Après la nuit rouge confirme le statut de la styliste parmi les écrivaines majeures de sa génération et de la littérature québécoise contemporaine.


Étincelle de la vie

La vie, nous assurent les bonnes âmes, est une étincelle divine, un feu sacré qu’il faut préserver à tout prix, quitte à sombrer dans un acharnement thérapeutique qui relève davantage d’un aveuglement idéologique qui frise le fanatisme que de la réelle compassion. On n’a d’ailleurs qu’à citer la controverse récente entourant le cas de la Floridienne Terri Schiavo, cette femme plongée dans un état végétatif, mais maintenue artificiellement en vie pendant quinze ans, pour s’en rendre compte. Cela dit, la valeur de La Vérité de Pinocchio ne tient pas qu’aux liens qu’on peut esquisser entre l’actualité et ce roman de Pablo Urbanyi, mais plutôt à la richesse des réflexions qu’il propose sur ces graves questions d’ordre éthique.

Que faire quand on apprend que son enfant naîtra avec des infirmités et des malformations qui le priveront de toute qualité de vie : le laisser mourir ou s’acharner à le maintenir en vie ? Tel est le problème auquel doivent faire face Anna et Pedro, les héros de cette fable moderne, un couple dont l’enfant n’a selon les médecins aucune chance de vivre une vie « normale ». Comme de fait, faisant fi de ses infirmités, un régiment de spécialistes et de moralistes de tout crin vont s’acharner à le maintenir en vie.

Hongrois de naissance ayant vécu en Argentine avant d’émigrer au Canada en 1977, Pablo Urbanyi est l’auteur de quatre recueils de nouvelles et de cinq romans, dont les deux publiés à ce jour en traduction française (Un revolver pour Mack, VLB ; et Silver, Balzac) nous avaient révélé des préoccupations éthiques et philosophiques. Mais ce qui élève La Vérité de Pinocchio au-dessus du simple roman à thèse, c’est bien entendu le ton de la narration, à la fois enjoué et cruellement ironique, ainsi que la profonde compassion de l’auteur pour ses personnages confrontés à des choix déchirants.


Incandescence du Verbe

Selon une de nos légendes fondatrices, au début il n’y avait que le Verbe, d’où serait issue la lumière. C’est dire la qualité incandescente de la poésie, qu’on tient pour l’un des avatars les plus incendiaires de la parole. Sans feux d’artifice cependant, sans jamais céder à la tentation du tape-à-l’œil, Louise Warren travaille verbe et lumière « pour éclairer [la] conscience ». C’est cette dimension prométhéenne de l’œuvre que révèle l’anthologie Une collection de lumières, préparée par André Lamarre, qui réunit des poèmes écrits par Louise Warren entre 1984 et 2004. Lamarre a bien raison de rappeler la parenté de cette poésie sobre et belle comme des esquisses à l’encre de Chine, à certaines formes littéraires extrême-orientales : « […] tant de feu / tant de désir / appelé / je ne fais / que tendre / au noir / là / où la nuit / porte / le feu ». Plus qu’un témoignage sur la cohérence d’une voix à travers vingt ans de cris et chuchotements, l’anthologie nous propose les expressions multiples et protéiformes de « toute cette paix entrée en [nous] / qui reste jusqu’à la nuit / écrire pour donner un langage / à la lumière ».


Bibliographie :
Après la nuit rouge, Christiane Frenette, Boréal, 196 p., 19,95 $ La Vérité de Pinocchio, Pablo Urbanyi, Québec Amérique, 312 p., 22,95 $ Une collection de lumières, Louise Warren, Typo, 239 p., 12,95  $
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