Je l’ai lu au cégep

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Quatre écrivains qui sont également professeurs nous parlent des livres qu'ils proposent à leurs élèves. À vos crayons : les suggestions de lecture abondent!

Écrire n’est pas la seule façon de vivre sa passion pour la littérature. L’enseignement permet lui aussi d’exprimer son amour du livre – et idéalement, bien sûr, de le transmettre. Auteurs québécois de renom, Bruno Roy, Monique Proulx, Élise Turcotte et Patrick Senécal sont également professeurs de littérature au collégial. S’ils ne sont pas tous convaincus que le métier d’écrivain influence leur enseignement, ils s’entendent sur le fait que c’est une garantie de leur passion.

«J’ai souvent remarqué qu’il y a deux types de professeurs : les profs de français et les profs de littérature, note Patrick Senécal, qui enseigne la littérature et le cinéma au cégep de Drummondville. Moi, je suis dans le deuxième groupe. Mais il y a bien des profs pour qui les livres ne sont qu’un prétexte pour enseigner comment construire un argument, un beau paragraphe, etc. Ils se servent de livres, mais dans le fond ils pourraient aussi utiliser autre chose. Moi, ce qui me fait triper, c’est l’intention de l’auteur, le souffle d’une prose, etc. … C’est sûr qu’un écrivain va davantage partager la passion de la lecture que la technique d’analyse ou de dissertation. Faut faire les deux, idéalement, mais bon…»

Enseignante depuis 1973 au cégep Édouard-Montpetit, Monique Proulx estime quant à elle que son statut d’écrivain n’influence pas beaucoup son enseignement, si ce n’est par l’intermédiaire de sa curiosité pour la littérature universelle. «Le fait de fréquenter les écrivains de toutes sortes de cultures m’a convaincue qu’il faut connaître les grandes œuvres du monde pour vivre à notre époque, explique l’auteure du Sexe des étoiles. C’est important de voir qu’un certain nombre d’œuvres, comme Don Quichotte, rassemblent les gens par-delà les cultures. Mais les œuvres que je fais lire à mes étudiants, je les choisis en tant que professeure, et non en tant qu’écrivaine.»

Quelques contraintes
Tout auteur qu’il soit, un professeur doit d’abord respecter les objectifs du cours qu’il donne et s’assurer que la plupart des étudiants satisfassent les exigences définies par le gouvernement. Mais quelles sont-elles, ces exigences?

«Ce qu’il faut d’abord comprendre, c’est que les lectures au cégep sont en bonne partie conditionnées par le but ultime de la session, soit la production d’une dissertation», explique Bruno Roy, ancien président de l’Union des écrivains du Québec et professeur à la retraite. Quatre sessions, quatre types de discours à maîtriser : l’analyse, l’explication, l’essai et l’exposé oral. «Les textes de littérature sont lus dans une perspective bien précise : développer les compétences nécessaires à la production de chacun de ces types de discours. Il y a donc un grand risque que la dimension proprement littéraire d’un livre soit sinon évacuée, du moins mise au second rang», conclut Bruno Roy. La responsabilité du professeur est donc énorme.

Sur la base des canevas fournis par le gouvernement, chaque département se réunit et essaie de déterminer sur quelle ligne il insiste, quelles balises il précise – ou laquelle il assouplit… «À Édouard-Montpetit, explique Monique Proulx, on s’est entendus pour étudier certains genres à travers des époques précises. Ç’a donné des discussions épiques, d’ailleurs! Mais il n’y a pas d’œuvres obligatoires pour tous. Chaque professeur est libre de choisir.»

Le difficile problème du choix
Les enseignants disposent ainsi d’une latitude importante. Quels critères appliquent-ils pour faire un choix parmi tous les possibles? Le principal – cela fait l’unanimité – est l’amour du livre enseigné. «La passion que j’ai pour la littérature est contagieuse, note la romancière et poétesse Élise Turcotte, qui enseigne au cégep du Vieux-Montréal depuis vingt ans. Ça peut même finir par faire aimer un livre que les élèves, d’emblée, n’aiment pas. C’est ce qui se produit souvent avec Le Survenant, par exemple, qui rebute au premier abord.» Patrick Senécal confirme : «Même si les étudiants n’aiment pas ça, le fait de voir un prof passionné les fait douter, les incite à réviser leur jugement. Mais bon, ce n’est pas magique non plus : j’ai cessé d’enseigner Confessions d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset; malgré tout mon amour pour ce livre, les étudiants n’embarquent pas…»

Patrick Senécal avoue s’être beaucoup assoupli au fil des années. «J’étais beaucoup trop idéaliste, quand j’ai commencé. Je me disais : ils sont à l’école pour travailler, ils vont lire! Il faut quand même s’adapter un peu à leurs goûts et à leur âge», soutient l’auteur de Sur le seuil et d’Oniria. Je ne dis pas qu’il faut niveler par le bas, ce n’est pas ça du tout. Mais on a, à 17 ou 18 ans, une sensibilité particulière. C’est normal de ne pas aimer les mêmes choses qu’à 40 ans. Moi-même, à 17 ans, on m’aurait achevé en me faisant lire Phèdre. Donc quand j’enseigne la tragédie, je sélectionne des extraits de textes classiques, mais le seul texte complet que je fais lire est Juillet de Marie Laberge. C’est construit exactement comme une tragédie grecque – unité de temps, de lieu, d’action, combat entre le cœur et la raison, etc. –, mais c’est plus actuel, ça touche plus les étudiants.»

«Il faut que j’aie un argument autre que littéraire pour vendre un livre à mes élèves, estime Monique Proulx. Il faut que je puisse rattacher l’œuvre à leur vécu. Je fais presque toujours lire La Métamorphose de Kafka, par exemple, parce que c’est inoubliable et que ça les touche. Kenzaburo Oe, prix Nobel du Japon, a écrit sur Hiroshima et le suicide, un thème qui intéresse beaucoup les jeunes. Je fais aussi lire Le Joueur de Dostoïevski, parce que ça traite d’une problématique actuelle et que ça intéresse les garçons.»

Les garçons sont un cas particulier. «C’est un cliché, mais si on leur propose toujours des trucs très sentimentaux ou très introspectifs, on les perd», reconnaît Élise Turcotte en ajoutant qu’il y a bien sûr des exceptions. La question du jeu, du suicide, de la guerre, par exemple, les intéresse davantage. «Le fantastique, Baudelaire, les affaires un peu plus trash… : je sais que je peux récupérer les gars avec ça», lance Patrick Senécal. Je ne choisis rien en fonction d’eux, mais je me demande toujours si un livre plaira aussi à ceux qui n’aiment pas lire. Et là-dedans, il y a bien sûr les gars.»

«Il y a aussi le critère de la problématique», note Bruno Roy, faisant écho aux trois autres écrivains-professeurs. J’ai souvent fait lire Volkswagen Blues de Jacques Poulin, par exemple, parce que la question de notre américanité y est traitée de manière très fine et sous un angle original. Le livre s’interroge aussi sur notre rapport aux Premières nations.»

Derrière le choix des livres se cache donc une volonté d’ouvrir des horizons, de renverser les idées reçues. Surprendre les élèves, les décontenancer tant par la forme que par le contenu est une manière assu-rée de les faire réfléchir. Et les quatre écrivains l’affirment : les étudiants adorent réfléchir! Kundera, par exemple, est un auteur assez difficile, mais les élèves aiment les questionnements qu’il suscite en eux. «Certains profs font lire des livres qu’ils sont certains que les élèves vont aimer», remarque Élise Turcotte, à qui l’on doit notamment le recueil Sombre Ménagerie et le roman La Maison étrangère (Prix du Gouverneur général 2003). «Moi, j’ai l’approche inverse : je pense que mon rôle est de faire découvrir aux élèves des livres qu’ils ne seraient pas allés lire par eux-mêmes.»

Les livres qui pognent
L’éventail des possibles étant très, très large, beaucoup de professeurs proposent à leurs étudiants une sélection de livres, un corpus plus ou moins vaste et leur demandent d’y choisir quelques romans. C’est une façon de s’assurer qu’ils lisent quelque chose qui les intéresse. D’un professeur à l’autre, la sélection varie énormément, ce qui rend difficile l’établissement d’un palmarès des livres les plus lus au cégep.

«Parmi les titres plus largement populaires, il y a Don Juan de Molière et Tristan et Iseult. Plusieurs étudiants s’y reconnaissent. Mais il n’y a pas un livre qui fait l’unanimité, précise Monique Proulx. Pour convaincre ses étudiants de l’intérêt d’un livre, le professeur doit chaque fois mener un combat. Ce n’est pas juste une question d’aimer ça ou pas, poursuit l’écrivaine. Je n’ai pas de mal à convaincre mes élèves qu’il faut lire Hamlet. Est-ce qu’ils aiment ça complètement? Non, ils trouvent ça trop long, etc. Mais ils sont conscients de l’importance du texte. Même chose pour Kafka.»

On a beau dire que les classiques ne plaisent pas, la règle compte certaines exceptions. Les classiques québécois contemporains, par exemple, ont la cote. L’Avalée des avalés de Réjean Ducharme, Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais, Kamouraska d’Anne Hébert, Volkswagen Blues de Jacques Poulin, pour ne nommer que ceux-là, sont en général assez bien accueillis par les élèves. «Ça va peut-être vous étonner, mais j’ai toujours eu beaucoup de succès avec Salut Galarneau!, lance Bruno Roy. Les étudiants aiment la désinvolture de l’écriture et le langage direct de Jacques Godbout. Et en même temps, le propos les ébranle, surtout quand Galarneau se demande si sa mère l’aime.»

Bruno Roy note par ailleurs que des livres extrêmement différents les uns des autres plaisent aux jeunes – L’Écume des jours de Boris Vian, L’Étranger d’Albert Camus, Le Père Goriot d’Honoré de Balzac.  Mes étudiants aimaient aussi beaucoup Sans cœur et sans reproche de Monique Proulx», se rappelle le professeur à la retraite. «Les livres contemporains touchent souvent plus, ou en tout cas plus de monde», note quant à elle Élise Turcotte. «Mais ce n’est pas une règle absolue. Récemment, j’ai fait lire avec succès L’Obéissance de Suzanne Jacob (très populaire), L’Adversaire d’Emmanuel Carrère, Unless d’Hélène Monette, L’Hiver de force de Réjean Ducharme… Mystic River de Dennis Lehane a aussi marché vraiment très fort – plus que ce à quoi je m’attendais!» Comme quoi, on trouve des livres populaires dans tous les genres littéraires.

Selon Patrick Senécal, les livres les plus populaires sont ceux qui font réfléchir. Dans cette perspective, les œuvres qui traitent de la réalité québécoise ont souvent plus de succès que les autres. «C’est le troisième cours qui est consacré à la littérature québécoise, et ça tombe bien parce que c’est le cours sur l’essai. Je suis un peu plus baveux, je veux choquer les étudiants pour qu’ils aient quelque chose à dire, qu’ils aient envie de se prononcer. Quand je fais lire Race de monde, par exemple, de Victor-Lévy Beaulieu, il y a des filles qui sont choquées noir! Elles sont offusquées par la misogynie, par la sexualité, etc. Ça fait des belles discussions! Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière aussi, et La Petite Fille qui aimait trop les allumettes de Gaétan Soucy.»

Leçon d’humilité
Quand vient le temps d’évaluer l’impact que leur enseignement peut avoir à long terme sur les jeunes, les quatre écrivains et professeurs se montrent extrêmement modestes. Davantage que les livres eux-mêmes, ce sont d’après eux les discussions autour des lectures qui sont les plus marquantes pour les étudiants. «Ça incite les étudiants à se poser des questions sur la société et le monde actuel, ils se sentent un peu plus ancrés», note Patrick Senécal.

«Quand on rejoint l’étudiant au niveau de la personne, explique Bruno Roy, quand le devoir qu’on donne ne relève plus de l’obligation scolaire mais d’un intérêt, d’un questionnement qui concernent directement l’étudiant, là on le touche pour longtemps. Et c’est le travail du professeur que de faire ressortir les liens entre une œuvre et les élèves, poursuit-il. Je pense que l’étudiant qui lit une œuvre est différent après sa lecture. Mais le problème, c’est que ce n’est pas évaluable. Je pense que la littérature rejoint toujours… Peut-être que je m’illusionne? Mais c’est une belle illusion!»

Bibliographie :
Don Quichotte (2 tomes), Miguel Cervantès, Folio Classique, 634 p. et 622 p., 10,75$ ch.
Le Survenant, Germaine Guèvremont, BQ, 224 p., 9,95$
Juillet, Marie Laberge, Boréal coll. Compact, 224 p., 12,95$
La Métamorphose, Kafka, Folio Classique, 130 p., 6,95$
Le Joueur, Fiodor Dostoïevski, Flammarion, coll. GF, 242 p., 8,95$
Volkswagen Blues, Jacques Poulin, Babel, 336 p., 12,95$
Don Juan, Molière, Flammarion, coll. GF, 210 p., 6,95$
Tristan et Iseult. Adapté en français moderne par René Louis, Le Livre de Poche, 256 p., 7,95$
Hamlet, William Shakespeare, Flammarion, coll. GF, 542 p., 15,95$
L’Avalée des avalés, Réjean Ducharme, Folio, 384 p., 17,95$
Une saison dans la vie, d’Emmanuel Marie-Claire Blais, Boréal, coll. Compact, 168 p., 9,95$
Kamouraska, Anne Hébert, Points, 256 p., 12,95$
Salut Galarneau!, Jacques Godbout, Points, 160 p., 9,95$ L’Écume des jours Boris Vian, Le Livre de Poche, 320 p., 10,95$
L’Étranger, Albert Camus, Folio Plus Classiques du XXe siècle, 208 p., 7,95$
Le Père Goriot, Honoré de Balzac, Folio, 440 p., 5,75$
Sans cœur et sans reproche, Monique Proulx, Québec Amérique, coll. Compact, 256 p., 12,95$
L’Obéissance, Suzanne Jacob, Boréal, coll. Compact, 256 p., 13,95$
L’Adversaire, Emmanuel Carrère, Folio, 224 p., 12,95$
Unless, Hélène Monette, Boréal, coll. Compact, 202 p., 13,95$
L’Hiver de force, Réjean Ducharme, Folio, 288 p., 15,95$
Mystic River, Dennis Lehane, Rivages, coll. Noir, 592 p., 18,95$
Race de monde, Victor-Lévy Beaulieu, Typo, 224 p., 12,95$
Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, Dany Laferrière, Typo, 192 p., 11,95$
La Petite Fille qui aimait trop les allumettes, Gaétan Soucy, Boréal, coll. Compact, 182 p., 12,95$

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