Le langage des signes

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Dans un chapitre intitulé «Invasion du frelon» tiré d'Au fond du zoo à droite, Edouard Launet soutient que «la littérature scientifique n'est qu'un maquis d'équations ésotériques et de démonstrations impénétrables: on y trouve aussi des graphiques abscons». Voilà une affirmation profondément rassurante pour quelqu'un qui, comme moi, n'a jamais vraiment su comprendre le sens des équations mathématiques. Quant à la chimie et à la physique, leur étude a confirmé que la langue française serait, pour moi, le seul langage limpide… Mais revenons à nos moutons, dont il est d'ailleurs question à la page 104 dudit ouvrage (saviez-vous que ces bêtes rotent du méthane et, donc, contribuent à l'effet de serre? La Nouvelle-Zélande, avec 45 millions de têtes, a tenté vainement de museler le problème…).

Docteur Doolittle
Le Français Edouard Launet, un ancien ingénieur, est journaliste au service Culture du respecté quotidien Libération, pour lequel il signe d’hilarantes chroniques sur l’actualité des sciences et des belles-lettres. Son mandat consiste entre autres à éplucher les publications scientifiques mondialement réputées en quête d’articles (très sérieux) décrivant des expériences (fort saugrenues) qu’il commente (de manière tordante) afin de montrer la futilité de maintes recherches menées par des gens dont le savoir, au contraire de leurs motivations, ne peut être remis en cause.

Après avoir présenté les expériences les plus étranges (Au fond du labo à gauche), révélé la face cachée de la médecine légale (Viande froide cornichons) et décrit l’aspect mécanique d’expériences liées à la sexualité (Sexe machin), Edouard Launet s’attarde aux animaux dans Au fond du zoo à droite. On croyait tout connaître de nos 4 millions d’amis, auxquels il faut ajouter, ici, les insectes, les arachnides, les mollusques, les crustacés et autres bestioles pas très jolies. Eh bien, non. Pendant des mois, Launet a fouillé les revues spécialisées en zoologie, une discipline «plus complexe qu’aucune autre en raison de la multiplicité et la variété des sujets qu’elle embrasse», concluait l’anthropologue et naturaliste français Armand de Quatrefages dans un article paru en 1857. L’affirmation est toujours juste.

Ainsi, le rouge-gorge des villes chante la nuit car le jour, le bruit ambiant est trop intense. Tant pis pour ces fichus humains dérangés par ses ritournelles nocturnes. Les manchots s’éveillent quand on chatouille leurs pieds alors qu’une claque dans le dos ne trouble pas leur roupillon. Pratique quand on dort en bande serrée et qu’on couve son rejeton avec ses petons. Une pieuvre est soit droitière, soit gauchère. Comment choisit-elle le tentacule qui fera l’affaire? Seule l’eau chaude soulage les piqûres de méduses. Comme quoi les remèdes de nos grands-mères sont souvent les plus efficaces. La poule préfère batifoler le soir. Tous les soirs, pas seulement le samedi? L’hypertension dont souffre la girafe lui permet de rester en vie, sa tête étant très éloignée de son cœur. En voilà une qui ne doit pas trop s’en faire avec son taux de cholestérol. Et ainsi de suite.

Difficile de ne pas aimer les animaux. Pareil pour Edouard Launet. Au fond du zoo à droite déride tout en instruisant: les maths n’accompliront jamais cet exploit.

De l’histoire naturelle de l’Homme
L’Assemblée générale des Nations Unies a décrété que 2009 serait l’«Année mondiale de l’astronomie». C’est aussi celle du bicentenaire de la naissance de Charles Darwin, qui voit ses principaux écrits réédités ainsi que plusieurs autres, abordant l’homme, ses recherches, son legs, publiés pour l’occasion. L’évolution, qui ne relève pas de la loi du plus fort, pas plus que l’homme ne descend du singe, est «à la fois une théorie scientifique qui explique ce qu’est la vie et aussi un grand récit qui reconstitue son histoire, clarifie le paléoanthropologue Pascal Picq dans l’introduction de Darwin et l’évolution expliqués à nos petits-enfants. [Et] comprendre l’évolution, chers petits-enfants, poursuit-il, c’est faire que vous ayez aussi des petits-enfants, puis eux aussi, jusqu’au jour où, peut-être, au fil de la descendance avec modification, émergera une autre espèce d’Homme, ou plusieurs ou… plus aucune, car nul ne sait ce que sera notre évolution». Des espèces disparaissent, d’autres s’éteignent, certaines se diversifient: pourquoi et comment s’opère la sélection naturelle?

Construit sur la forme d’une conversation animée entre un grand-père et son petit-enfant, ce bref ouvrage en format de poche s’adresse aux «grands enfants». Vous n’avez jamais lu L’origine des espèces? Pas de problème, Darwin et l’évolution expliqués à nos petits-enfants a été conçu pour vous. Le dialogue coule librement, Picq présente clairement l’essentiel du discours du naturaliste anglais en mettant de côté l’aspect didactique.

L’évolution du monde expliquée aux tout-petits
Je ne pourrais terminer cette chronique sans glisser un mot sur La physique racontée aux poètes et aux enfants du Suédois Ulf Danielsson, un cosmologiste récipiendaire du prestigieux prix Goran-Gustafsson, qui récompense la recherche en sciences et en médecine. «Une vision du monde raisonnable, sans superstition, n’est pas pour autant une vision scientifique. Certaines questions qui touchent à l’humain, peut-être les plus importantes d’ailleurs, ne peuvent se comprendre en termes purement scientifiques», affirme Danielsson. Dans ce livre écrit comme un roman encensé par Hubert Reeves, il explique, par le truchement des travaux de Galilée, de Newton, d’Hypatie et d’Einstein ou de romans comme L’île du jour d’avant d’Eco, comment le cosmos, avec ses étoiles, ses trous noirs et ses galaxies, l’univers, en somme, est intimement lié aux légendes et aux mythes créés par l’homme, à la vision parfois irrationnelle qu’il se fait du monde.

Grâce à Danielsson, la physique a du sens pour ceux qui croient davantage aux signes qu’aux chiffres.

Bibliographie :
Au fond du zoo à droite, Edouard Launet, Seuil, 176 p. | 26,95$
Darwin et l’évolution expliqués à nos petits-enfants, Pascal Picq, Seuil, 160 p. | 16,95$
La physique racontée aux poètes et aux enfants Ulf Danielsson, Robert Laffont, 336 p. | 31,95$

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