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Lise Bissonnette romancière

Lise Bissonnette romancière

Par Laurent Mailhot, <i>Lettres québécoises</i>, publié le 13/06/2005
La chroniqueuse, portraitiste, moraliste et fabuliste des recueils La passion du présent (1987) et sa suite, sa persistance, Toujours la passion du présent (1998), est une écrivaine. C’est cependant la romancière, la nouvelliste, à la fois une autre et la même, que nous allons relire ici. L’écriture de Lise Bissonnette, plus qu’un coup de patte, est une signature. Un art de vivre, de voir. La réalité pour elle est toujours double (et jamais quitte) : imposée et choisie, critiquée et réinventée.
Cet article est d’abord paru dans la revue Lettres québécoises (n°118, été 2005).


Comme l’essayiste, la romancière retravaille une matière déjà là, plus ou moins formée, déformée. En l’occurrence, les arts et leurs représentants, leurs institutions, des livres, un certain Québec encore canadien-français, des voyages, des villes. Surtout, comme dans l’atelier le plus actif ou le plus beau musée, une recherche effrénée des origines et des fins du monde à travers les gestes sexuels, passionnels.


Le cycle des Faux-Semblants

On apprend au seuil d’Un lieu approprié, publié en 2001, que ce livre est le troisième et dernier volet du « cycle des Faux-Semblants ». L’ex-ministre Gabrielle Perron y croise — « intersection étrange et parfois mortelle » — les protagonistes des deux premiers romans, Marie suivait l’été (1992) et Choses crues (1995). Cette comédie humaine n’est cependant ni balzacienne, malgré les ressorts de l’ambition, ni proustienne, malgré l’ironie, la mémoire.

Si ses personnages et ses intrigues sont assez réalistes, voire naturalistes, bien situés en temps et lieux, l’écriture de Lise Bissonnette a quelque chose d’antiromanesque ou, ce qui revient au même, d’hyperromanesque. Ses traits sont accentués, ses rythmes bouleversés, accélérés. Pas de concurrence avec l’état civil, ni avec le paysage impressionniste, la cathédrale ou la symphonie. Les arts de référence, plus encore que la peinture et le dessin, seraient ici la sculpture, la gravure. La matière est violemment attaquée, des formes s’en arrachent, prennent corps.

Antiromantique, antilyrique, hyperréaliste par endroits, postmoderne dans ses composantes génériques, son organisation, ses ruptures, le (triple) roman de Lise Bissonnette pourrait être dit classique au sens où le sont les Contes de Cantorbéry ou de grandes correspondances amoureuses et littéraires. Dans l’histoire du Québec, il faut le situer par rapport au baroque et au double d’Aquin, remonter aux femmes du Refus global. Un autre voisinage s’impose doublement, celui d’André Laurendeau, rédacteur en chef au Devoir, éditorialiste nuancé, rejoint et dépassé par Une vie d’enfer (1965), récit d’un échec, Deux femmes terribles et La vertu des chattes. Laurendeau, bourgeois raffiné, musicien, danseur, très « retour d’Europe », fut un écrivain frustré. Bissonnette, peu mélancolique, s’est partagée sans heurts ni culpabilité entre l’art, l’écriture, et l’administration, l’action.


L’ « été de roches »

Marie suivait l’été est un vrai premier roman : comptes à régler avec la ville natale, la famille, l’innocence, les institutions et le genre narratif lui-même. Ce « conte noir » s’ouvre et se ferme sur deux petits poèmes en prose qui évoquent à la fois Cendrars, Anne Hébert, Gogol ou Kafka (« Un recenseur a grimpé toutes les marches… »).

La jeunesse de Marie est figée, minée : « eaux ferreuses », « crapaud pris dans la pierre », « musiques de métal », enfant roux à l’« odeur d’acide », « fait de chaux et de silex ». Rouyn-Noranda n’est jamais nommée, mais son industrie, ses rues, ses bars, son lac corrodé. Le fils le plus naturel de cette terre ingrate portera le nom de Pierre-Caïn. Plus ou moins abandonné, adopté et mésadapté, l’adolescent reviendra en travailleur manuel qui répare et repeint les appartements sans pouvoir se construire lui-même. Ne comprenant rien aux mensonges, voyages, « exils » et autres trahisons des petits-bourgeois qu’il sert ou côtoie, c’est lui qui mettra fin brutalement au « cycle des Faux-Semblants » dans Un lieu approprié. Marie, qui suit l’été, ne survivra pas à celui d’Éthiopie (accident ? suicide ?). Pierre-Caïn, qui poursuivait l’image de Marie, fit flamber son cahier- Journal. Abyssinie/Abitibi. Une saison en enfer avec un autre Rimbaud.

Lise Bissonnette ne brosse pas de fresques. Elle fait de petits tableaux sur motifs, des portraits saisissants (même de personnages secondaires), des pyrogravures et des eaux fortes. Son roman est précieux comme les métaux (or, cuivre) de la ville nordique. De vieux débris, tôles, grattoirs, carcasses, tracteurs rouillés, sont rehaussés du titre de « gisants d’hommes », oeuvres témoins. À Vienne, avant New York, Marie suivait l’été fait voir les saletés du Danube, des « statues impériales », des allées avec grilles en fer forgé. Seul l’art peut combattre le « nulle part » où se perdra l’émigré Ervant.

Choses vues, crues, cruelles

Le deuxième roman de Lise Bissonnette est encore mieux reçu que le premier : inventif, maîtrisé, étrange, d’une « terrible lucidité ». Féroce avec intelligence et sensibilité, au centre et au sommet des « Faux-Semblants », Choses crues ne met pas seulement en scène, en cause, une comédie sociale et un drame personnel, mais l’art, le théâtre, la représentation sous toutes ses formes. Réginald Martel note que « l’amour et les mots, parce qu’ils sont passion et pouvoir1 » combinés, peuvent devenir imposture. On pense à des romans de Gide, de Bernanos. Selon Jacques Allard la « crudité (le naturel et le rude)2, » est nécessaire pour « écraser la croyance », la naïveté, la mauvaise foi. La « nouvelle insignifiance » est la cible de Choses crues. Une « vulgarité d’époque », entre 1960 et 1980, sert d’enveloppe, de cadre.

La première chose crue du roman est la lumière qui baigne le grand crucifié d’une église mexicaine. Une femme caresse la cheville du christ – du Christ. Un homme lui succède, « touchant furtivement le genou du crucifié », puis « une jeune madone qui [baise] un papier avant de l’épingler à la droite du Christ » (p. 16). Observant la scène, un spécialiste québécois de l’art, François Dubeau, voit « l’horreur, la vraie », dans la beauté troublante du Christ de Santo Domingo qui s’épanouit « devant une litière de superstitions ». L’esthète imagine alors un moine baroque, son double, auquel, en attendant sa mort, il prête « une vie et des écritures d’avant-garde », précisément celles du héros de Choses crues, plus ou moins identifié au regretté René Payant3.

On croit reconnaître beaucoup de monde dans Choses crues : « l’abbé des arts », le « député-critique » (ou historien, poète), le fondateur de Parallèle (pour Parachute). On retrouve Marie, surnommée Vitalie comme la mère de Rimbaud. Montréal serait « à peine plus qu’une Minneapolis parlant français ». Au carré Saint-Louis, le faux-semblant est dans les « faux croissants », le bistrot « sans zinc », un petit journal qui se prend pour Le Monde. Choses crues est un roman comique, tragique. Non pas un « roman artiste » exsangue, mais un roman d’art à même la chair nue. D’où le rôle des « amours homosexuelles dont la crudité a plus de relief que la tendresse hétérosexuelle4 ». Par exemple, ce tableau surréaliste de « sexes égueulés [qui] accouchaient d’orchidées » (p. 88). Saint Sébastien, criblé de flèches, sera incarné aux obsèques de François Dubeau à Outremont par un « adolescent de choeur », Pierre-Caïn.

Le cru de Lise Bissonnette est un plat robuste, culturellement cuit, raffiné. Entre le « naturel » plat, spontané, naïf, et le travail (construction, déconstruction) sur le paraître, elle choisit évidemment celui-ci. La romancière ne croit pas au langage transparent mais aux formes et aux transformations. Son rire, ou celui qu’elle provoque, est tranchant, inquiétant. Sa dureté est celle du métal, pas celle du coeur. « Les mensonges ont parfois de bonnes raisons de grandir. » (p. 80) S’ils grandissent jusqu’au mythe, ou jusqu’à l’art qui les dépasse… François Dubeau était un faux bisexuel, profondément amoureux d’une « longue femme brune », Marie. L’ultime trahison, posthume, sera celle de la mère Dubeau. Elle cache et brûle la longue lettre d’adieu, d’aveu, de son fils, qui constitue pour nous, lecteurs, le chapitre IV (p. 45-124). C’est le faux-semblant le plus cruel, cru, définitif.


Un lieu en banlieue

L’atmosphère est détendue, au début, dans Un lieu approprié, récit des mésaventures d’une politicienne démissionnaire dans une maison de rapport lavalloise. Ce lieu, si convenable, si conforme, si propre, peut-il être approprié aux grandes passions ? Sur son balcon vide, Gabrielle Perron voudrait ressembler à la « photo de Colette à sa fenêtre du jardin du Palais-Royal » (p. 12). Les murs blancs de l’appartement symbolisent la fausse innocence de la propriétaire. Objets, vêtements, tableaux jettent des taches multicolores. À composer avec les stores, les rayons obliques du soleil, la « blondeur acerbe » et la « tignasse acajou » d’un adolescent à tout faire.

L’ex-ministre se souvient de la Grande-Allée, de Laure Clouet, mais elle ne connaît aucune oeuvre de poète, à peine des « bribes mises en chansons ». La sociologie, qui était la matière de son enseignement à l’UQÀM, « rend invulnérable aux illusions collectives », prétend-elle (p. 57). Pendant ce temps, Marie, voisine de Gabrielle, cherche en Éthiopie à « voir, un instant au moins, le paradis terrestre sans l’humanité dedans » (p. 106). Sitôt chassée, l’humanité revient : Adam et Ève, Caïn et Abel, le Dieu anthropomorphique, le serpent sexuel. Marie a su faire de sa vie une tragédie, c’est-à-dire une oeuvre d’art, alors que les lettres de Gabrielle à un sénateur, à un professeur parisien, sont des mondanités. Rouyn-Noranda se referme sur ses « ultimes bornes » avec le recours aux institutions socioculturelles paragouvernementales.

Le Journal de Marie, au milieu d’Un lieu approprié, correspond à la lettre testament, qu’elle ne connaît pas, de François Dubeau dans Choses crues. « J’aimais un condamné, j’aime un damné », écrit celle qui ne se considère pas comme une « femme libre ». Elle ne rêve plus d’« être l’un et l’autre de nous, François et moi, et [d]habiter l’endroit improbable » qu’il avait proposé. Le lieu choisi par Gabrielle est également inadéquat. Ervant, l’éphémère époux de Marie, « n’avait de Caïn que l’errance ». Le second Caïn, Pierre, en a toutes les vertus et les vices. Il « ne sait rien de Phèdre » ; Marie en sait tout, trop. Le jeune homme, « feu mal couvé », fera tout flamber : l’ex-ministre (poignardée), l’appartement. Pierre-Caïn n’appartient à personne, et il ne s’appartient pas.


Machines désirantes

On ne croit pas au hasard dans Quittes et doubles. Scènes de réciprocité (1997)5. On prend au sérieux le jeu de l’art dans l’amour et la mort. Chacun n’est acquitté que pour être repris (de justice), doublé, surreprésenté. Les quinze « histoires » sont des fables peuplées de bêtes maléfiques, de machines désirantes, d’instruments tranchants, d’objets d’art naïf, de gestes théâtraux jusqu’à « L’échafaud ».

Dans Quittes et doubles, comme dans les romans de Bissonnette, « des livres parlent aux livres », l’art à l’art, en même temps que des sexes agissent et réagissent. Le va-et-vient est constant, intense. Voici l’incipit des « Occises » (et du livre) : « Il lisait la Bible sur le ventre des filles. » (p. 11) Une religieuse défroquée est une souris, l’autre, une panthère. Les surnoms, les prénoms sont connus : un Quasimodo, une Suzanne. Le « dernier oblat » a une « croix tatouée à l’encolure », des « cernes sous ses yeux fauves » (p. 125). Les corps sont des tiges à fleurir, des fleurs à cueillir, des fils de fer ou des cercles de feu. L’origine du monde de Courbet, nouvelle Joconde, apparaît « de face, si je puis dire, mais sans visage » (p. 110-111).

Chacune des nouvelles de Quittes et doubles est précédée d’un petit poème en prose qui la résume et l’annonce. Il faut absolument le relire après chaque histoire. « La calliope » n’est ni une déesse ni une muse. « Le purgatoire », sorti du confessionnal, est à Terre-Neuve. « Les amants » sont tués d’avance et retués. « Le fils » est une nature morte : un sexe sur le marbre « comme le cou d’un oiseau mort » (p. 129).

Lise Bissonnette est un des rares écrivains érotiques au Québec. Avant d’être sensualité, l’érotisme est représentation cérébrale. La romancière et nouvelliste en saisit parfaitement les exigences : proximité et distance, maîtrise des rythmes et du temps. Les odeurs, le toucher et le goûter sont loin d’être absents de son oeuvre, mais c’est le regard qui domine, soumet, se soumet, échange. La gravure, qui attaque les surfaces, creuse ou brûle les apparences, est une méthode et un effet de son écriture. Une lumière rasante donne du relief aux mots et aux images (orange, or, feu, sang… ).

__________
1. Réginald Martel, « Un deuxième roman de Lise Bissonnette », La Presse, 19 mars 1995, p. B5.
2. Jacques Allard, « Un roman artiste et critique », Le Devoir, 25 et 26 mars 1995, p. D5.
3. Auteur posthume de Vedute. Pièces détachées sur l’art, Laval, Trois, 1987.
4. Jacques Allard, loc. cit.
5. Titre de la traduction anglaise : Cruelties (1998).

Photographie : Suzanne Langevin



Bibliographie :
Marie suivait l’été, Lise Bissonnette, Boréal, 128 p., 15,95$ Choses crues, Boréal, 144 p., 16,95 $ Quittes et Doubles, Boréal, 168 p., 17,95 $ Un lieu approprié, Boréal, 200 p., 19,95 $
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