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Vidéastes et poètes coupent court au racisme

Vidéastes et poètes coupent court au racisme

Par Adeline Corrèze <i>le libraire</i>, publié le 02/04/2007
La 8e Semaine d’actions contre le racisme vient de s’achever. L’événement avait lieu officiellement du 15 au 25 mars, mais des activités se déroulaient sur le thème «Le raciste, c’est l’autre» jusqu’au 29 mars au Québec et en Belgique. L’organisme de Québec Rhizome, qui vise à faire cohabiter sur scène diverses disciplines artistiques, proposait à quatre équipes d’artistes (écrivains et vidéastes), parmi lesquels au moins un néo-québécois, un projet de rallye vidéo-littéraire.
Le projet intitulé Coupé court au racisme donnait 10 jours à chacune des quatre équipes pour écrire, tourner et monter un court métrage sur le thème du racisme, et plus précisément, de la rencontre.
Les contraintes de l’exercice étaient multiples: une contrainte temporelle tout d’abord, le terme «rallye» n’étant pas choisi au hasard, une contrainte langagière également, car dans certaines équipes, on retrouvait des artistes unilingues hispanophones, et une contrainte thématique, bien sûr. Mais cet ensemble de cadres donnait du piquant à l’exercice: «C’est extrêmement stimulant et excitant de devoir réaliser un projet tel que celui-ci avec des personnes que l’on n’a jamais rencontrées, dans un temps bien limité. Cela crée un sentiment d’urgence propice à la création», commente Éric Martin, cinéaste originaire de France et installé dans la Vieille-Capitale depuis une quinzaine d’années.



Les œuvres vidéo créés sont autant de Par/courts suivis par chaque équipe. Lors de la projection, qui eut lieu le samedi 24 mars au Musée de la civilisation de Québec et le 27 mars au Festival du film sur les droits de la personne de Montréal, il fallait se préparer à passer par toute une gamme d’émotions, du rire aux larmes, du sentiment d’injustice crée par des visions de détresse à l’enthousiasme de voir, sous l’œil de la caméra, de véritables rencontres débordantes de chaleur humaine s’opérer.



Parlons donc de ces artistes qui ont bien voulu se prêter au jeu proposé par Rhizome.

«Cela n’a vraiment pas été évident de recruter les participants issus de communautés culturelles, confie Dominique Garon, responsable des communications de l’organisme Rhizome. Il fallait qu’ils soient disponibles, prêts à s’engager dans une aventure exigeante, et nous nous sommes rendus compte qu’il n’est pas évident de les rejoindre.» Après avoir épluché le bottin des artistes, en s’arrêtant à chaque consonance «exotique» et après avoir remonté les fils des réseaux au gré du hasard, l’équipe de Rhizome forme les quatre équipes.


La première équipe a jumelé Pedro-Nel Marquez, un auteur originaire de Colombie, réfugié politique au Canada qui a dû quitter son pays pour se protéger des menaces liées aux limites de la liberté d’expression et Omar Alexis Ramos, charismatique poète et vidéaste venu du Mexique, qui travaille dans l’audiovisuel depuis quelques années au Québec. Le duo a choisi de concentrer son travail autour de ce qu’ils ciblaient comme étant un des principaux écrans à la rencontre transculturelle: la télévision. Dans un petit film satirique, ils ont tourné en dérision le pouvoir des mots, et soulevé la perversion de la télé-réalité qui, trop souvent, cloisonne les communautés et dessine des frontières supplémentaires en cristallisant les préjugés. Moulin à répéter les mots, la télévision «facile» transforme selon eux les spectateurs en perroquets, et vide de leur sens les mots «racisme», «xénophobie», y reliant un certain catastrophisme.



Une deuxième équipe a été formée de Gérald Alexis, un historien de l’art d’origine haïtienne installé au Québec depuis quatre ans et de Cimon Charest, vidéaste de Québec et producteur (Les Productions Amonis), qui a notamment réalisé Le Souffle d’Élian, un petit film qui a reçu de nombreux prix. Ils ont choisi de se pencher sur le sort des artistes immigrés, et des enjeux sociaux traités à travers les œuvres de ces artistes marqués par la relation à l’Autre.



Vincent Charles Lambert, écrivain de Québec et Iván Salcedo, jeune vidéaste directement arrivé du Mexique pour l’occasion, se sont concentrés sur un type de rencontre trop souvent parasitée par des siècles d’histoire mouvementée: celle entre les Autochtones et les non-Autochtones. Ils ont ainsi confronté les visions non-autochtones et autochtones autour d’un personnage central, Michel, joaillier traditionnel de Wendake, qui est le pivot du film. C’était la troisième proposition de Par/Courts.



Enfin, la quatrième équipe était un trio. On parle ici de Nadine Ltaif (poétesse venue du Liban et installée à Montréal depuis plusieurs années) Henri-Louis Chalem, vidéaste, performeur résidant de Québec originaire de Sao Paulo au Brésil et Éric Martin, vidéaste de France, qui était également l’animateur de la soirée de projection. On a d’ailleurs pu voir un moyen-métrage d’Éric Martin au Festival de films des 3 Amériques, qui vient de se terminer. Leur projet prenait au mot le thème de la rencontre. Armés d’une guitare, d’une cafetière turque et d’une théière pleine de menthe, ils ont cogné à des dizaines de portes du populaire quartier Saint-Sauveur pour créer la rencontre, l’initier. Aguerris par les visites fréquentes des témoins de Jéhovah et des politiciens, les résidants du quartier les ont parfois reçus un peu cavalièrement, mais ce qu’on retient de leur film, ce sont les rencontres où la magie a opéré. Métaphore du «on arrive chez vous», le court métrage a bouleversé tous les spectateurs, mais aussi l’équipe elle-même. Moment d’humanité brute, le passage où la poétesse Nadine Ltaif est submergée par l’émotion, alors qu’elle met en voix un poème sur la solitude, et que l’homme qui les reçoit met spontanément et magnifiquement en musique avec sa guitare, constitue un instant de grâce que seules les rencontres improvisées savent provoquer.




Transculturel et transdisciplinaire, le projet initié par Rhizome devrait être reconduit en 2008. Si vous connaissez ou êtes des vidéastes québécois issus des communautés culturelles, n’hésitez pas à entrer en contact avec les Productions Rhizome, qui retiendront les candidatures jusqu’à la mise en place de l’activité et la sélection finale au printemps prochain.



Les créations issues du projet seront disponibles dans les prochains jours en ligne sur les sites Internet de la Ville de Québec et des Productions Rhizome.



Enfin, nous ne résistons pas à la tentation de vous présenter le poème inédit de Nadine Ltaif, qu’elle avait écrit pour le projet. Autour du thème de la solitude, le poème s’est révélé un élément-clé, composante essentielle du film intitulé L’Inévitable Rencontre.




Acrobate du matin



Rien n’est plus pénible que de voir,

le matin tôt, en me rendant

au bureau, les sans-abri.

Un homme en veston sort

d’un bosquet qui lui a servi

de maison d’un soir,

en plein centre-ville.

Va-t-il se rappeler où il est.

Y reviendra-t-il cette nuit?

Il se secoue et avance

sur la rue Sherbrooke

comme si de rien n’était.



Deux corps emmitouflés sous un balcon.

Les résidents du balcon

doivent supposer leur présence.

Sur le balcon, une chaise, une table.

Comme si de rien n’était.

J’ouvre mon ordinateur

Au nouvelles

un jeune de 21 ans

s’enlève la vie.

----------------------------------------------

Une tempête a frappé la côte

arraché des toits entiers

inondé les espaces

raz-de-marée

il faut savoir endiguer

le courant.

La tempête s’éloigne

il reste encore

un fond de folie

dans le creux du ciel.

Elle emporte ma peine

Elle nettoie l’air

Elle prépare le terrain

de l’oubli.

On est seule maître à bord

d’une embarcation précaire,

seule à se frayer un passage,

à naviguer

sur une mer d’émotion.



Nadine Ltaif

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