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Sur la route et plus loin

Sur la route et plus loin

Par Christian Girard, Pantoute, publié le 15/02/2011
La publication de l’édition dite du «rouleau original» du roman Sur la route, de Jack Kerouac, n’est pas du tout le fruit d’un caprice d’éditeur prêt à presser le citron d’un ouvrage mythique. C’est en fait une initiative des plus pertinentes et qui, comble du bonheur, s’accompagne d’un intéressant succès en librairie.
Pour ce qui est de sa pertinence plus de cinquante ans après la parution de la version «officielle», cette nouvelle édition vaut amplement le détour, non seulement pour le roman lui-même, mais aussi pour les textes qui le présentent. Ces derniers, en réta­blissant les faits et en apportant de précieuses nuances, permettent de lever le voile sur les dessous des mythes qui auréolent cette œuvre depuis si longtemps. Cela n’a rien pour gâcher le plaisir certain qu’on éprouve à apprécier cette œuvre, qu’on redécouvre comme animée d’une nouvelle fraîcheur.

Le rouleau, quel rouleau?
En 1951, Kerouac aurait tapé à la machine, en quelques semaines, sur un rouleau de papier bricolé par lui-même, ce récit qui raconte, grosso modo, son trépidant mais plus souvent qu’autrement décevant va-et-vient sur les routes de l’Amérique de l’après-guerre en compagnie d’une bande d’allumés. Ensemble, ils cherchaient par tous les moyens à laisser libre cours à une irrésistible fureur de vivre en opposition radicale avec l’American Way of Life de leur époque. Le tout écrit dans le seul élan d’une envolée fiévreuse sur les ailes d’une inspiration foudroyante, de quelques substances illicites et le contagieux swing du jazz be-bop. Et c’est avec cet improbable parchemin que Kerouac s’est présenté chez son éditeur, lui déroulant fièrement et fébrilement la chose sous le nez et s’opposant à tout refus de sa part, sous prétexte qu’il lui avait été inspiré par le Saint-Esprit lui-même.

Il se serait toutefois, au grand regret de certains de ses amis, plié aux exigences de son éditeur, qui ne voyait pas ce qu’il pouvait faire de bon avec un tel objet. En plus du détail de certaines scènes, jugées beaucoup trop osées pour l’Amérique conformiste de cette époque ainsi que des appréhensions judiciaires liées à l’utilisation des noms véritables des différents protagonistes et personnages secondaires, il y avait le problème de la forme. Ce roman écrit d’un seul trait devait être découpé en chapitres pour qu’on le juge apte à la publication. À partir de ces exigences, Jack Kerouac aurait donc pendant six ans, soit de 1951 à 1957, retravaillé son texte dans le seul but de le rendre publiable. Bien que tout cela soit, d’une certaine manière, tout à fait véridique, la réalité est beaucoup plus nuancée. C’est du moins ce que mettent en lumière les textes en ouverture de la nouvelle édition, estompant cette représentation dichotomique d’un vrai On the Road demeuré secret et d’une version censurée, tronquée, de ce dernier.

En effet, il serait fautif et tout à fait simpliste de voir les choses de cette façon. En réalité, Kerouac travaillait sur ce sujet depuis déjà quelque temps, le tripatouillant de toutes les manières possibles et lui donnant plusieurs formes, plus ou moins abouties, selon les cas. Le fameux rouleau n’aurait donc été qu’une mouture parmi quelques autres. Et, toujours dans cette perspective évolutive de l’écriture de Sur la route, ramené à une certaine raison par son éditeur, Kerouac aurait consenti sans trop de résistance à remanier son texte, trouvant même justifiées certaines considérations reliées à sa qualité. Voilà des révélations qui permettraient de retirer quelques onces de sacré à un mythe pour le renvoyer, tête baissée, dans les rangs surpeuplés des anecdotes littéraires. Sauf que, d’un certain point de vue, l’édition du «rouleau original» demeure, et de loin, supérieure à l’officielle en nous ramenant à la période la plus intéressante de l’œuvre de Kerouac.

Sur la route, dans cette mouture dite du «rouleau original» toute d’un trait, nous ramène à ce concept d’une forme d’écriture définie comme étant une «prose spontanée», idée si chère à un Jack Kerouac encore anonyme aux yeux du grand public. Ce Kerouac d’avant 1957, intrépide explorateur de l’écriture, accouchant d’œuvres audacieuses et des plus surprenantes telles que Visions de Cody et Docteur Sax, c’est celui-là même qu’on retrouve dans le déroulement du rouleau original.

Esquisses et mise en bouche
Dans la foulée de cette nouvelle publication, l’éditeur La Table Ronde en profitait pour publier un inédit de Kerouac en français, Le livre des esquisses 1952-1954. Il s’agit d’une sorte de recueil d’instantanés en mots esquissés par Kerouac sur les routes de l’écriture et de la vaste Amérique. Littéralement composé de saynètes écrites par Kerouac, ce recueil restitue d’une manière très vivante l’essentiel de l’univers de ce dernier. Cela donne, entre autres, un portrait palpable de l’Amérique de cette époque, une poésie incandescente et pleine de rythme animée par la soif de tout saisir, de tout raconter, de tout évoquer par le truchement des mots. L’ensemble donne un très bon livre, tout écrit en vers libres et rempli d’images vives, parfois furtives, souvent très fortes et duquel se détache nettement l’extrême acuité qui guidait l’écriture de Kerouac.

Et comme une mise en bouche avant la publication du «rouleau original», on a vu paraître, quelques mois auparavant, un énième essai sur Kerouac intitulé Kerouac: l’écriture comme errance, publié chez Hurtubise. Signé par un spécialiste de la littérature québécoise, le regretté Clément Moisan, cet essai se démarque parce qu’il met en lumière la richesse de l’écriture du pape de la Beat Generation. L’ouvrage offre des pistes de lecture des plus pertinentes et couvre l’ensemble de l’œuvre de Jack Kerouac. Avec une approche rigoureuse, Moisan met en perspective les écrits de Kerouac avec son temps, allant jusqu’à établir des liens très intéressants entre ceux-ci et les œuvres du maître de l’action painting, Jackson Pollock, et Charlie Parker, le saxophoniste virtuose de be-bop. Allant au-delà de l’anecdote, l’essayiste aborde la dimension avant-gardiste de l’écriture de Kerouac et le cheminement spirituel évoluant au fil de son œuvre.

Nous sommes donc finalement conviés à découvrir deux publications qui soulignent toute l’ampleur du labeur à la base de l’écriture de Kerouac et les qualités authenti­quement littéraires qui la définissent. Armés de ces ouvrages, il ne reste plus qu’à prendre la route, une fois de plus, bien installé sur le siège du passager, avec en main le «vrai de vrai» classique de Kerouac!



Bibliographie :
Sur la route. Le rouleau original, Jack Kerouac, Gallimard, 508 p. | 39,95$ Le livre des esquisses 1952-1954, Jack Kerouac, La Table Ronde, 382 p. | 39,95$ Kerouac: l’écriture comme errance, Clément Moisan Hurtubise 160 p. | 19,95$
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