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Maïakovski: Recoller les morceaux d’un maximaliste

Maïakovski: Recoller les morceaux d’un maximaliste

Par Jean-Philippe Payette, publié le 09/04/2006
Avec la parution d’À pleine voix: Anthologie poétique 1915-1930, de Vladimir Vladimirovitch Maïakovski, le lecteur de poésie est convié à la redécouverte d’un écrivain total. «Il était tout entier dans chacune de ses apparitions», a dit de lui un certain Boris Pasternak. Cette rétrospective vient à point nommé, car elle fournit la pièce manquante pour qui souhaite maintenant s’aventurer dans les méandres savamment réglés de cet homme «entré vivant dans la légende».
Comme plusieurs, je suis arrivé à Maïakovski par hasard, les yeux sur Le Nuage en pantalon. La couverture est d’un rouge allant de pair avec le lettrage cyrillique, et le titre a un parfum invitant. On ouvre avec la curiosité d’usage et on s’offre la première strophe: «Votre pensée / Rêvant dans votre cerveau ramolli / Comme un laquais repu se vautre au gras du lit / Je la taquinerai sur un morceau de cœur sanglant / J’en rirai de tout mon saoul, insolent et cinglant».
 
Alors là, vraiment, ça fait mal. Ce n’est pas Bardamu, du Voyage au bout de la nuit; ce n’est pas non plus Thomas Bernhard assis dans son divan à oreilles dans Des arbres à abattre, loin de là, mais il plane là la froideur des plumes trempées dans l’encre qui, comme un couperet, font de la fine boucherie cinq étoiles avec les mots. Devant Bardamu, la guerre éclatait; chez Bernhard, c’est la
culture autrichienne qu’on déboulonnait; chez Maïakovski, c’est le verbe.
 
Nous sommes happés de plein fouet tant le face-à-face est franc, tant il a le mérite d’être clair. Les cartes sont sur la table: Maïakovski fout le bordel, mais il le fait avec une cohérence qui nous scie sur place, nous oblige à poursuivre cette lecture-matraque, à avancer subjugués et fascinés par l’homme qui laisse pour traces de sa courte vie quinze ans de théâtre, de poésie, mais aussi une correspondance animée avec Lili Iourevna Brik, la femme à ses côtés pendant la guerre civile, l’aventure futuriste, son combat pour l’esthétique moderne, et avec qui il entretient un amour à l’image de l’homme : ardent, tortueux, passionné et abrasif.
 
On le surnommait «le double mètre» : son corps et sa biographique sont imposants. Alors qu’il n’a que 16 ans, il séjourne près d’un an dans les prisons des Russies où il lira tous les grands classiques. C’est entre quatre murs qu’il constate qu’il faut «être cultivé pour servir la révolution». À l’âge de 20 ans, sa première pièce de théâtre (au titre pour le moins cocasse de Vladimir Maïakovski) est présentée et son premier recueil de poèmes (Moi) est publiée. Suivront ensuite les pièces Mistère-Bouffe. La Punaise, Les Bains et La Grande Lessive, mise en scène trois mois avant son suicide en 1930, puis les recueils Le Nuage en pantalon, L’Homme, 150 000 000, J’aime, La Quatrième internationale, De ceci, Vladimir Ilitch Lenine et Ça va bien !, de même qu’À pleine voix, que nous retrouvons maintenant à la NRF.

«Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé»
La lecture des Lettres, d’une sensibilité lyrique particulière, nous ramène à cette citation de Lamartine. Sa correspondance avec Lili Brik se déroule alors qu’il est en mouvement, qu’il voyage. Il s’ennuie «terriblement» de sa Lili: «Je n’ai personne d’autre au monde que toi, ma mienne. Je t’aime de mon âme entière, de mon cœur entier», lui écrira-t-il. Cette correspondance, nous la lisons en saisissant comme on le peut cette passion, cette tendresse qui sort de l’esprit d’un mastodonte et en entendant, derrière les mots, la guerre civile. C’est l’amour supérieur et militant écrit au fil d’un vaste territoire semé d’«intranquillité».
 
C’est Robert Musil, parlant des poètes dont Maïakovski était un des porte-étendards, qui disait: «Quand je suis parti à la guerre, il existait une poésie explosive qui mêlait des morceaux de chair au sentiment et à des pensées philosophiques». Le corpus récemment publié des œuvres de Maïakovski nous permet de
recoller des morceaux de cette histoire qui s’arrête lorsque, en 1930, ce géant se tire une balle en plein cœur, emportant avec lui le rêve communiste, ses amours tumultueuses, le fruit de vingt ans de travail en tant que «poète, dramaturge, acteur, théoricien, peintre, affichiste et scénariste». On imagine la chute.


Bibliographie :
À pleine voix. Anthologie poétique 1915-1930, Trad. et annoté par Christian David, Gallimard, coll. Poésie, 453 p., 16,95 $ Le Nuage en pantalon, Tétraptique, Trad. par Vladimir Berelowitch, Mille et une nuits, coll. La Petite Collection, 80 p., 4,50 $ Lettres à Lili Brik 1917-1930, Trad. par Andrée Robel, Gallimard, coll. L’Imaginaire, 318 p., 16,95 $
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