Revenir à la BD

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Le libraire a réuni quatre créateurs québécois qui publient des albums de bande dessinée en Europe et qui, surtout, ont renoué avec la BD après l'avoir abandonnée. Leurs histoires (d'amour) jettent un éclairage cru sur les réalités de la pratique de cet art au Québec.

Autour de la table, ils prennent place dans la bonne humeur, devant une tasse de café. André-Philippe Côté vient de lancer son deuxième album du « Docteur Smog ». Jacques Lamontagne prépare le second tome de sa série « Les Druides ». Gyzmo (Jean-Philippe Morin) en est au troisième «Docteur Big Love». Quant à Djief (Jean-François Bergeron), sitôt le premier tome de «Tokyo Ghost» paru, en juin, il voit la prépublication du tome deux démarrer dans le nouveau magazine des Éditions Soleil, Suprême Dimension, à quelques pages des «Druides»! Pour eux, les affaires vont plutôt bien. Pourtant, à une certaine époque, ils ont tous laissé tomber la bande dessinée.

Je t’aime, je te quitte
Leurs parcours respectifs ne diffèrent que légèrement : mordus de bande dessinée dans leur prime jeunesse (sauf Côté, l’intellectuel du lot, dont l’engouement plus tardif pour ce médium coïncide avec sa découverte de Pilote); passage par le fanzinat (sauf Gyzmo, qui débute par un mini-album intitulé Barnabé et compagnie, primé au Festival de la bande dessinée francophone de Québec en 1993); recrutés par Safarir (sauf Djief, guère versé dans l’humour); études dans un domaine connexe (sauf Djief, autodidacte).

Après un DEC en graphisme, Lamontagne œuvre pendant vingt ans dans l’illustration publicitaire. Malgré une réussite qui, de Québec, porte son talent jusqu’aux États-Unis et en Europe, les contrats d’illustrations pour des pubs, des magazines et des couvertures de livres lui laissent un sentiment de vide que même le succès d’«Amos Daragon», dont il signe les couvertures, ne parvient pas à combler. Pour sa part, Gyzmo fait ses classes en arts plastiques au cégep puis en communication graphique à l’université : «Il s’agissait des formations les plus proches de la BD, mais dans ces programmes, les « p’tits bonhommes » ne sont pas considérés comme de l’art.» Déménagé de Québec à Montréal à la fin des années 1990, il réalise qu’il ne pourra pas vivre de la BD.

Il se tourne alors vers le dessin animé, compromis satisfaisant : «Le storyboard demeure une forme de narration par l’image, ça me plaisait donc beaucoup plus que les simples illustrations.»

Pour Côté, la post-publication de Baptiste le clochard en albums et la réalisation de deux récits complets ambitieux (Castello puis Victor et Rivière) n’y changent rien : «Je n’ai jamais pratiqué la BD dans une perspective de carrière, en tenant compte du marché», explique le caricaturiste du Soleil. Lorsque le quotidien lui offre de devenir son caricaturiste attitré, en 1997, il découvre LE médium idéal pour lui et délaisse la bande dessinée sans regret, «comme un amoureux déçu», notamment par la prédominance du tape-à-l’œil, les stéréotypes tenaces, les produits formatés. «Par ailleurs, en caricature, on est gâté : je fais un dessin vu par 150 000 personnes, la rétroaction est immédiate; Victor, j’ai travaillé 6 ans là-dessus…», déclare-t-il.

En 1994, Djief publie La Voyante, recueil de courts récits fantastiques scénarisés par André-Philippe Côté, puis se détourne de la BD. Il consacre alors ses énergies à sa petite famille et à un métier plus rémunérateur : «J’aurais pu pratiquer la BD en dilettante, par les soirs, mais je ne me sentais pas cette énergie», note-t-il. Il observe les «pros» qui en bavent, constate le peu de considération accordé au Québec au 9e art, et la frustration l’emporte : «Je n’y croyais plus.» Les gagne-pain se succèdent : animation 3-D, multimédia, jeu vidéo… Un jour, l’envie lui vient de marier bande dessinée et multimédia : il réalise L’Oreille coupée, adaptation en mode interactif d’un scénario de Côté. «Ensuite, je voulais revenir à la source: le livre, l’objet tangible», conclut Djief.

Retour aux anciennes amours
Pour Jacques Lamontagne, le déclencheur fut sa collaboration à Safarir, qui lui confirme son désir de faire de la bande dessinée. «Pourquoi pas l’Europe?», se dit-il. Il monte alors un projet avec Brian Perro, auteur de la série «Amos Daragon», qu’il soumet à divers éditeurs. Pendant les tractations, les gens des Éditions Soleil voient son travail sur Internet et lui proposent, en 2004, un projet sans
dessinateur, «Les Druides», qui le tente par son côté «polar historique». Pour décider l’illustrateur à laisser sa clientèle établie et faire le saut en BD, le projet doit être plus qu’intéressant. D’autant que son style de dessin réaliste, fouillé, qu’il colore lui-même, exige un travail colossal, un investissement total : «Jusqu’ici, j’arrive à produire quatre planches par mois, en plus de contrats d’illustration en parallèle, raconte Lamontagne. Mais je compte ralentir ce rythme un peu fou». Il se donne trois ans pour sonder à fond le terrain, dénicher des débouchés encore plus prometteurs où il pourrait mettre en images ses propres histoires, et décider s’il s’y consacre exclusivement : «Actuellement, je gagne la moitié de ce que me rapportaient mes contrats en pub, mais j’anticipe une progression. Soleil mise sur la série (six tomes sont prévus), le premier tome a reçu un bon accueil, l’album s’étant retrouvé en réimpression trois mois après sa sortie.»

Gyzmo a été ramené à son «premier amour» pour ainsi dire accidentellement : «Quand je faisais de l’animation, les commandes se succédaient sans que je laisse ma table à dessin. Il a fallu que je me casse le pouce pour m’arrêter et réfléchir à mon parcours…» Pendant ce congé forcé, il contacte deux scénaristes français dont il avait aimé un album, sentant que ça pourrait coller avec eux. Goupil et Douyé lui proposent «Dr Big Love», sexologue bien entouré. Vents d’Ouest se montre intéressé à le publier en album (en 2004), Safarir en post-publication au Québec : «En feuilletant les numéros de Saf’ que je leur faisais parvenir, les scénaristes sont tombés sur des planches de « Dr Smog » et ont suggéré à André-Philippe de publier en album en France!», se souvient Gyzmo. Ce sera chose faite en 2005.

Aucun d’entre eux n’envisageait de faire carrière en bande dessinée au Québec. «À une époque, je me suis questionné, se souvient Gyzmo: « Suis-je assez costaud pour m’exiler en Europe et tout abandonner pour mon projet de carrière? »» Le déblocage dans leurs parcours respectifs a coïncidé avec l’explosion de la production sur le marché francophone, de même qu’avec l’avènement d’Internet. «C’est l’affaire la plus importante, s’exclame Lamontagne; Internet a tout changé. Dans les années 1980, Robert Rivard a dessiné deux albums de la série « Pixies » pour Glénat et il a connu la galère: collaboration ardue, communications coûteuses, peur de perdre ses planches originales dans le courrier, délais, paye qui ne rentre pas…»

L’accès au marché franco-européen permet à nombre de bédéistes québécois de vivre de leur art, mais il n’explique pas ce qui les anime. L’aspect le plus souvent mentionné : la liberté créatrice. Dans le dessin animé, la pub, le multimédia ou les jeux vidéo, le dessinateur demeure le maillon d’une chaîne, responsable d’une étape parmi d’autres dans une réalisation collective. «Je préfère créer un univers qui m’appartient», résume Gyzmo. «En BD, le produit final reste assez fidèle à la vision du ou des auteurs, renchérit Djief. C’est un voyage dans leur imaginaire. L’aspect mise en scène, le rôle de créateur de monde m’ont toujours attiré. Le récit et les personnages donnent à l’image son intérêt et sa profondeur.» Lamontagne aime rendre des ambiances à travers une mise en images élaborée : «Pour faire un parallèle avec le cinéma, je suis directeur photo, éclairagiste, caméraman…» Côté complète : «En caricature, on est dans le factuel; chaque événement chasse le précédent. En bande dessinée, il y a le plaisir de raconter, de développer dans la durée, de créer des atmosphères… Et on peut tout aborder.» Smog lui permet de prolonger son travail d’éditorialiste, voire de sociologue. «C’est une job de fou, la BD, mais en même temps, c’est le fun à faire, lance-t-il, avant d’ajouter, pensif : J’ai un rapport ambigu avec la bande dessinée…».

Même si une seule case de BD représente autant de labeur qu’une couverture de roman jeunesse, Lamontagne trouve dans le 9e art d’autres compensations : «Au Festival d’Angoulême, les lecteurs venaient me rencontrer, c’était fantastique! Je suis un débutant inconnu là-bas, et déjà je reçois un accueil plein de respect. On sent en Europe une réelle reconnaissance du dessinateur, qui est considéré comme un auteur. Dans la littérature jeunesse au Québec, il y a un irrespect de l’illustrateur.» Quant à Gyzmo, son lien avec la BD remonte à l’enfance et y demeure encore rattaché : «Je veux rendre aux jeunes lecteurs la magie que m’ont fait vivre Franquin ou Peyo.»

C’est bien de magie qu’il est question lors de notre rencontre, la magie qui naît sous le crayon d’artistes conteurs passionnés. Seul André-Philippe Côté semble tiède, voire désabusé. Je le croise peu après. Il m’avoue, sur un ton à la fois ravi et contrarié : «Notre échange m’a redonné le goût de la bande dessinée.»

Bibliographie :
Assurance tout X: Docteur Big Love (t. 2), Goupil, Douyé et Gyzmo, Vents d’Ouest, 48 p., 15,95$
Le Mystère des Oghams : Les Druides (t. 1), Jean-Luc Istin, Thierry Jigourel et Jacques Lamontagne, Soleil, coll. Soleil celtic, 48 p., 21,95$
Le Berger des âmes: Tokyo Ghost (t. 1), Nicolas Jarry et Djief, Soleil, coll. Soleil Levant, 48 p., 21,95$
Tous fous. Le docteur Smog craque !, André-Philippe Côté, Casterman, coll. Jungle, 48 p., 16,95$

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